mardi 9 février 2010


Je retourne au café instantané, aux longues files d'attente pour peser les légumes au supermarché, aux mendiants agressifs dans les wagons du métro, à notre chambre toujours froide & à Sasha-le-radiateur qui surchauffe, aux trottoirs dangereusement glacés de la ville, aux caissières maussades, aux quatre kilos & demi de kopecks inutiles qui alourdissent mon porte-feuille, à Igor la plante qui frôle la mort sur le bord de ma fenêtre, aux cuisines communes où il y a toujours au moins un peu de vaisselle sale, aux conversations en flamand que Kyoto a avec sa mère via Skype, à l'odeur de cigarette qui traîne dans la cage d'escalier, à l'ascenseur brinquebalant de l'immeuble, au matelas dur de mon petit lit, au ciel bleu des journées très froides, à mon téléphone cellulaire russe crissement pas fonctionnel, à une certaine fatigue traînante, persistante, qui me rappelle mes grands accès de langueur en automne. Mais je retourne aussi à l'envie de tout faire en même temps, manger des légumes verts lire de bons livres tricoter des pantoufles courir dans les escaliers de secours écouter des tonnes de nouvelle musique dessiner gribouiller vivre!, & ça c'est pas rien, surtout en février.




Je vais travailler & je retrouve toutes les hésitations attendrissantes des adultes qui apprennent patiemment, parfois péniblement une nouvelle langue ; l'espèce de joie tranquille qu'ils ont quand ils saisissent vraiment, vraiment quelque chose, aussi, & la satisfaction que moi j'ai quand je réussis à les faire rire un peu, entre deux règles de grammaire.

Je me présente à un seul endroit & il y a trois emplois qu'on m'offre comme ça, comme si ça devait toujours être aussi simple que ça.

Unaï m'envoie un courriel, quelque chose de doux, quelque chose qui fait du bien. Il y dit je t'imagine bien à Moscou en train d'apprendre sur la vie, petite à côté de tout ce qui se passe autour de toi, mais toujours heureuse.

Au marché il y a une babouchka au visage fripé qui me voit hésiter devant les espèces de mandarines à la pelure presque rouge qu'on y vend & elle me dit, c'est délicieux, tu verras que c'est délicieux!. & j'en achète quatre, & c'est vrai que oui, que c'est très délicieux.

Il y a de bonnes choses, quand même.




Je lis Boulgakov & je pense aux chiens moscovites qui prennent le métro, qui s’infiltrent au centre-ville, qui traînent autour des boucheries, qui se roulent en boule pour dormir sous des viaducs --


Il ne sert absolument à rien d’apprendre à lire, quand, de toute manière, la viande se sent à un kilomètre. Néanmoins, si vous habitez Moscou & si vous avez si peu que ce soit de cervelle dans la tête, vous apprendrez l’alphabet, que vous le vouliez ou non, & cela sans suivre aucun cours. Sur les quarante mille chiens moscovites, il ne s’en trouvera jamais qu’un seul, un idiot absolu, à ne pas savoir composer avec des lettres le mot saucisson.

- Mikhaïl Boulgakov, Coeur de chien


Je lis Boulgakov, & j’ai trèstrès envie de relire Le Maître & Marguerite.



dimanche 7 février 2010


J'ai terminé un autre recueil de Suzanne Myre tout juste avant de repartir pour Moscou, Le peignoir que ça s'appelait, & dans la nouvelle-titre il y avait une histoire de deuil & de père mort à l'étranger, en vacances. Je me suis dit ça me suit partout mais en fait c'est pas moi que ça suit, pas du tout.




I invented a book that listed every word in every language. It wouldn't be a very useful book, but you could hold it & know that everything you could possibly say was in your hands.

- Jonathan Safran Foer, Extremely Loud & Incredibly Close




Durant la dernière semaine à Québec, je me suis enroulée & enroulée & enroulée autour de Juillet & de son chagrin. J'ai jamais perdu de grands-parents j'ai jamais perdu de parents j'ai jamais perdu d'amis, dans ma famille il y a juste le chien qui est mort, de vieillesse, d'un petit corps trop usé, triste mais pas déchirant d'inattendu, une mort tranquille à en être douce. Alors quand j'avais toute l'impuissance du monde qui me montait à la gorge, je disais le moins de choses possible & je m'enroulais, je m'enroulais, mes mains chaudes sur sa nuque, mes jambes entortillées dans les siennes. Mon souffle contre sa joue, comme une caresse. De petites poches d'air pour remplacer les mots bloqués dans mon ventre.

Il m'a dit si tu pars pas je vais m'en vouloir, alors je suis partie comme prévu, je suis partie quand même. Lourde de choses que je sais pas dire.




& janvier 2010

Kafka on the Shore, Haruki Murakami
Cuentos sobrenaturales, Carlos Fuentes
Mes aventures d'apprenti chevalier presque entièrement raté, Marie Clark
Extremely Loud & Incredibly Close, Jonathan Safran Foer
Tout ce qui brille, Jennifer Tremblay
Le Vengeur masqué contre les hommes-perchaudes de la Lune, François Blais



vendredi 29 janvier 2010





Hier je suis arrivée chez Juillet à une heure & demie avec un appareil-photo jetable & les cheveux ébouriffés par l'hiver, viens dehors que je lui ai dit, on a vingt-sept photos & juste un après-midi.

À six heures & des poussières je suis allée rejoindre Marlie au Sacrilège, pour la première fois à vie j'étais en retard & elle pas, on devait rester une heure mais finalement c'est trois heures qu'on a passées à parler de toutes ces choses qu'on a jamais le temps de se dire -- ses chansons colorées, belles comme des bijoux ; tous nos grands élans d'indignation devant l'injustice, toutes les injustices sociales ; l'Afrique ; la Russie ; la bière que son copain ira bientôt brasser en campagne ; les histoires qui me chicotent ; le futur qui est là , maintenant. Marlie attablée en face de moi, immensément grande & immensément blonde, la plus belle personne que je connaisse.

Je suis revenue chez Juillet avec quatre bières dans le ventre & une grande chaleur dans les joues, alors il m'a donné de la crème glacée au chocolat & des tonnes de sourires indulgents. J'ai fouillé dans sa bibliothèque & je me suis endormie en lisant les premiers chapitres de Chercher le vent, j'avais oublié qu'il y avait une Catalane dans ce livre-là ; quand je me suis éveillée il me regardait dormir. Il m'a dit toi tu m'habites & c'était d'une douceur cotonneuse, un nuage de ouate contre ma peau.

& ce matin le téléphone a sonné à neuf heure quarante-six minutes, cinq coups avant qu'il ne réponde, & c'était quelqu'un qui lui disait que son père était mort.

Il y a des choses, comme ça.



mercredi 27 janvier 2010





Ces temps-ci je lis des livres que j'aurais envie de ne jamais terminer.

À l'aéroport d'Heathrow j'avais quatre heures d'attente & War & Peace déjà terminé dans le fond de mon sac à dos, alors j'ai acheté Kafka on the Shore & c'était le meilleur de tous les livres que j'aurais pu lire à ce moment-là, à exactement ce moment-là de ma vie. D'Haruki Murakami j'avais seulement lu Chroniques de l'oiseau à ressort, dans une traduction vraiment horrible qui m'avait profondément frustrée, on a pas idée de massacrer un livre à ce point, cibole!, mais Kafka c'était encore plus de toutes ces choses qui n'arrivent qu'en littérature -- les personnages qui parlent de mythes grecs & de grandes choses profondes, le temps qui se troue & s'étire & s'embrouille, une histoire éclatée de brume & de rêves. & puis en même temps il y a tout un cadre supra-réaliste, de très petits détails du quotidien, l'auteur qui passe son temps à expliquer très exactement ce que les personnages ont décidé de manger pour le repas du soir, quels légumes sur quel type de riz avec quelle marque de café instantané. C'en est tellement déroutant que ça en devient beau.

& aujourd'hui je termine Extremely Loud & Incredibly Close, qui lui est tout plein de personnages qui ne peuvent survivre qu'en littérature -- le petit garçon beaucoup trop prodige ; le grand-père qui perd la parole & entretient des dialogues via des tonnes de cahiers ; le vieil homme centenaire & sourd qui enfonce chaque matin un nouveau clou dans un lit construit à même un arbre volé où, je m'en rappelle plus tout à fait, peut-être à Central Park? Anyway. C'est un livre comme une explosion dans la poitrine.

& ça prend un certain courage, je crois, pour écrire de ces choses, de ces gens qui n'arrivent que dans les livres.




Ces temps-ci je vis des choses que j'aurais envie de ne jamais avoir fini de vivre.

Il y a des journées grises de pluie verglaçante & de trottoirs-patinoires où Juillet sent toujours la menthe & l'air du dehors & le savon & la cigarette, juste un peu, juste assez pour donner du relief à son odeur. Il a recommencé le jour de sa fête parce que crisse, t'étais pas là.

Il y a les meilleures soirées du monde avec Baloi, toutes les deux nostalgiques de téléromans espagnols horriblement invraisemblables, un ancien orphelinat devenu école privée devenue théâtre d'activités criminelles en tout genre, toutes les deux encore follement amoureuses du Pays Basque, à distance, trop craintives pour y retourner tout de suite, qu'est-ce que ce serait que d'aller à Gasteiz pour la retrouver vide de tous les gens qu'on y a aimés?

Il y a des après-midis de soleil doux chez mon grand-père, à l'entendre me raconter un rêve rêvé la nuit précédente, un rêve fou qu'il me dit, un rêve tellement beau, qu'est-ce que c'est qu'un beau rêve pour mon grand-père? Y'avait un lac dans la cour en avant, j'y pêchais des dorés gros comme ça.

Il y a des virées express à Montréal, trois heures & demie en voiture avec un petit monsieur de soixante-quinze qui roule à peu près à ça, à soixante-quinze, pour aller voir Chuck qui tombe dans le mélodrame & jure jure jure! que sa vie de future infirmière est finie terminée déjà derrière elle, pourquoi je m'obstine à faire de quoi qui me ressemble pas?. Baloi qui lui dit va donc sage-femme, que j'aie pas besoin d'accoucher à l'hôpital. Moi qui lui dis l'école ça presse pas, mais tout le reste -- oui!

Il y a déjà toutes ces semaines douillettes chez mes parents, les crêpes aux fruits pour le souper, l'énorme machine à espresso qui tire les plus bruyants de tous les allongés du monde, les mauvais téléromans auxquels ma mère donne tous une chance, au moins trois épisodes, Trauma c'est pas bon mais qu'est-ce tu veux, c'est James Hyndman, mon père & son amour des bibliothèques qui s'étale dans toutes les pièces, ma soeurette qui vient dormir chaque fois que ça va pas avec son copain & qui me laisse de petites notes presque sans fautes d'orthographe, je t'aime vraiment beaucoup, des milliers & des milliers de points d'exclamation.

Il y a une fin de fin de journée où Juillet me dit je dors mieux depuis que je te connais & je pourrais rire en disant tu me trouves soporifique? mais je le fais pas parce que déjà sa respirations s'alourdit dans mon cou & aussi parce que je sais que ce qu'il essaierait d'expliquer c'est qu'il y a une angoisse, de ces angoisses sombres & gluantes comme les anguilles, qui existe juste un tout petit peu moins depuis que, depuis que.

(Juillet qui demande, pourquoi y'a pas encore personne qui a écrit de livre sur toi & moi & ça? ; moi qui réponds parce que dans les livres faut toujours que ce soit au moins un peu compliqué.)

Il y a des journées entières que je passerais à l'avoir tout près, assez pour pouvoir sentir son coeur battre dans ma poitrine.



samedi 9 janvier 2010





En 2009 j'ai commencé cent onze livres ; j'en ai abandonné deux ; je suis tombée amoureuse des dizaines & des dizaines de fois.

Les meilleurs des meilleurs --
Tolstoï! (...personne l'avait vu venir.) War & Peace, & puis aussi The Death of Ivan Ilyich & Other Stories.
Suzanne Myre! J’ai de mauvaises nouvelles pour vous & Nouvelles d’autres mères & Humains aigres-doux. (Me reste deux recueils d'elle à lire. J'ai hâte hâte hâte.)
La ciudad y los perros, Mario Vargas Llosa
Je jette mes ongles par la fenêtre : nouvelles, Natalie Jean
La peau des doigts, Katia Belkhodja
La physique racontée aux poètes & aux enfants, Ulf Danielsson
Bourlinguer, Blaise Cendrars

Aussi beaucoup beaucoup aimé, pêle-mêle --
Trainspotting, Irvine Welsh
The View from Castle Rock : Stories, Alice Munro
Éloge du chiac : poésie, Gérald Leblanc
Chronicles : Volume One, Bob Dylan
Québec en mouvements : idées & pratiques militantes contemporaines, sous la direction de Francis Dupuis-Déri
Instruments des ténèbres, Nancy Huston
N.P, Banana Yoshimoto
Les justes : pièce en cinq actes, Albert Camus
La plus jolie fin du monde, Zviane
La memoria, Louise Dupré
Coup de foudre, clichés & autres atrocités, textes de Julie Gaudet-Beauregard & illustrations de Catherine Lepage
The History of Love, Nicole Krauss
Chambre avec baignoire, Hélène Rioux
Théâtre complet I : Ce fou de Platonov, Ivanov, La mouette, Les trois soeurs, Anton Tchekhov
A Hero of Our Time, Mikhail Lermontov

& meilleures relectures, parce que ça veut quand même dire quelque chose que d’aimer autant un livre pour la deuxième fois --
Sherlock Holmes : The Complete Novels & Stories, Volume I, Arthur Conan Doyle (pas eu le temps de relire le deuxième volume -- peut-être plus tard cette année.)
Les Malaussène de Pennac! (...sauf peut-être Des chrétiens & des maures.)
Je voudrais me déposer la tête, Jonathan Harnois

(Faire dans le concis, le voici mon top dix de l'année, je serai jamais capable. Il y a trop de livres qui méritent d'être aimés au grand jour, même dans des listes interminables!)




Dans le train de nuit de St-Pétersbourg à Moscou j'étais fatiguée à en avoir mal aux yeux mais j'étais incapable de dormir, alors j'ai écouté Murder Ballads, tout l'album trois fois de suite, & vraiment c'était apaisant, repasser toutes ces histoires en boucle, soupeser les mots, les entendre s'enrouler autour des notes. & très lugubre, aussi, parce qu'à la fin du voyage je voyais des envies de rages meurtrières chez tous mes voisins de wagon, mais bref.

& j'étais sur youtube aujourd'hui, après avoir terminé mes bagages, & je me suis souvenue à quel point j'aime le vidéoclip pour Henry Lee -- le contraste entre l'air particulièrement vampirique de Nick Cave & les traits délicats de PJ Harvey, la chanson si délicieusement morbide & leurs gestes si doucement enveloppants. & leurs mains, leurs mains qui dansent & happent & dessinent, quelque part dans l'espace qui les sépare, de grands sentiments crève-coeur.








Je prends l'avion demain matin.


vendredi 8 janvier 2010





Mon Noël à moi, tout doux:

Le vingt-quatre décembre, dans la petite épicerie tenue par les Kazakhs qui vendent des oranges bioniques grosses comme ma tête, Dalida qui chante paroles, paroles & la caissière qui bat la mesure, ses faux ongles s'écorchant sur le comptoir de métal.

Encore le vingt-quatre décembre, je reçois un colis par la poste & c'est de Juillet & c'est un tout petit livre en papier recyclé, les feuilles reliées tout croche & l'encre bleue qui s'étend en pâtés, les mots maladroits, les fautes d'orthographe, les photos de sourires. Mon coeur grand comme ça dans ma poitrine.

Le vingt-cinq décembre, je travaille mais seulement après avoir festoyé avec la patronne & la secrétaire & Porcelaine, à boire du Campari à deux heures de l'après-midi & manger des petits fours noyés dans la crème sûre, la patronne qui offre une boîte de chocolats & du champagne, pas du champagne russe sucré mais l'autre, l'étranger qu'elle dit, plus amer, c'est bien celui que vous préférez?. Je donne mon cours peut-être pompette, peut-être juste un tout petit peu, & quand je rentre chez moi il y a une boîte de truffes sur mon oreiller, & il y a un peu de neige qui se faufile par la fenêtre entrouverte, & je me dis que tout ça, Moscou toute blanche du chocolat en cadeau une bouteille de champagne dans mon sac, tout ça c'est joli comme un poème.




Ensuite il y a eu ma dernière journée de travail, mes étudiants qui m'offrent d'autres boîtes de chocolat, les meilleurs chocolats russes au monde, & qui prennent de toutes petites voix paniquées lorsqu'ils apprennent que je reviendrai seulement en février, but you're coming back, right?. Puis le trente & un décembre sur la Place Rouge, à regarder les feux d'artifices éclater au-dessus du Kremlin avec un Croate grincheux & deux Russes & Porcelaine, Porcelaine avec qui je partage ma bouteille de champagne & qui me dit en m'embrassant sur les deux joues que de tout le monde que j'ai connu ici, suis crissement contente d'être avec toi pour le Nouvel An!

Puis Novgorod où je suis arrivée à six heures du matin, où l'eau de la Volkhov était plus chaude que l'hiver, où il y avait de longs filaments de brume qui couraient au-dessus de la rivière & où, dans l'air doux & presque intolérablement froid du petit matin, c'était d'une beauté délicate, inattendue.

Puis Saint-Pétersbourg où j'ai appris que Lhasa était morte alors j'ai écouté son dernier album à répétition, partout sur les trottoirs enneigés de la ville. Je préfère son deuxième disque, The Living Road, mais dans Lhasa il y a une mélancolie dans laquelle j'ai toujours un peu envie de me lover. Comme le goût d'être triste, d'être juste assez triste pour comprendre les chagrins qu'elle chante.




Sinon il y a le petit chien de la famille qui est tombé gravement malade juste après Noël, & elle était vieille, & maintenant elle est morte. Ma soeurette qui m'écrit tsé, je sais même pas si le paradis existe mais j'espère tellement tellement fort que le paradis des chiens existe, parce que elle il faut qui lui arrive de quoi de bien. Oui.



mercredi 23 décembre 2009





Peut-être qu'on n'habite pleinement que les endroits où il y a des gens pour nous aimer.

Peut-être que c'est pour ça que voyager c'est si beau mais si froid, parfois, des villes & des villages & des paysages & des arbres aux branches démesurément grandes, démesurément & désespérément tendues vers le ciel, les feuilles pourries de l'automne coincées sous la neige & du givre comme de la dentelle sur le béton des édifices -- toutes ces choses que l'on regarde comme si elles étaient bien à l'abri sous une cloche de verre.

Peut-être que j'ai un petit peu froid, ces temps-ci.




C'est Noël vendredi mais pas ici, ici Noël c'est le 7 janvier & de toute façon ce qui compte c'est le Nouvel An, les cadeaux & le sapin & toute la pénible logistique des partys de famille, tout ça c'est durant la nuit du trente & un janvier. Mais pour moi Noël c'est vendredi & vendredi je travaille parce qu'ici ce n'est qu'une autre journée trop courte de décembre. & moi vendredi j'aurais envie d'être en vacances, de vraies de vraies vacances, toute une journée à lire War & Peace près de la fenêtre, lire lentement & tourner la tête juste un peu, de temps à autre, juste assez pour voir la neige tomber.

J'aurais envie du café très fort de ma mère, celui qui est presque sirupeux contre les parois de la tasse, celui que mon père est incapable de boire ; j'aurais envie de jeux de société avec ma petite famille, n'importe quoi sauf Scrabble parce qu'il y a personne au monde qui soit pire que moi au Scrabble, le chien recroquevillé en virgule sous la table & mes orteils nus qui frôlent son petit corps chaud. J'aurais envie de faire des biscuits avec ma mère, de la farine jusque sous les ongles, le glaçage récalcitrant qui colle partout sauf là où il devrait, le comptoir le tablier le bout de mes cheveux trop longs. J'aurais envie de vieux films mal doublés à la télé, de longues journées en pyjama avec ma soeurette, de fondue au chocolat le jour de Noël, de mon grand-père qui bénit en pleurant les soixante-dix-huit membres de la famille étendue, ma grand-mère qui le console Rémi, ben voyons Rémi, de mes deux autres grand-parents tout frêles dans leur appartement, leur table qui croule sous les bonnes choses, Nanny qui ressert tout le monde de force avec des shush now, don't want to hear you refuse me anything, me being such an old lady now, turkey sweetheart? pendant que mon grand-père enjolive avec enthousiasme ce qu'il a lu dans la Gazette du matin. J'aurais envie, peut-être surtout parce que je suis loin, j'aurais envie de toutes mes tantes & de tous mes oncles & tous les cousins cousines petits&petites-cousins-cousines, toute une grande tribu bruyante à laquelle j'ai pas toujours l'impression d'appartenir mais que je connais & que j'aime & avec qui rien à faire, je serai toujours très jeune jusqu'à ce que je sois soudainement plus vieille que tout le monde.

& j'aurais envie de chaleur, de vraie chaleur douillette, tellement réconfortante qu'elle en alourdit la tête, & j'aurais envie de nuits toute nue dans le lit de Juillet, & j'aurais envie de nous enfouir sous les couvertures comme sous une tente, comme dans la meilleure des cachettes, comme quand j'étais petite & craintive, & j'aurais envie de lui parler doucement, tranquillement, de toutes les choses sur lesquelles je peine tellement à mettre des mots.




Kyoto est repartie chez elle pour Noël & il reste Porcelaine & moi, fidèles au poste, le nez pressé contre la vitre dès que le soleil se pointe chaque matin. Le coeur grand ouvert, mal emmitouflé, qui prend froid trop souvent. Mais qui bat & qui bat & qui bat dans ma poitrine, fort & fier & follement amoureux de la vie, je pense.



dimanche 6 décembre 2009





J'aurais tout plein de choses à dire, parce que je suis allée en Lettonie & que j'ai eu vingt-quatre ans (vingt-quatre!) & que je me suis fâchée contre Juillet juste assez longtemps pour acheter une bouteille de vodka cheapette à partager avec Porcelaine, à boire à même le goulot parce que ça fait plus sérieux comme ça, on noie pas ses peines correctement dans une coupe à champagne cibole! que Porcelaine rajoutait, & que le lendemain il m'a écrit j'espère que t'as pas trop bu hier soir parce que là tu vas être malade, t'es trop loin pour être malade, je m'excuse, j'aurais dû m'excuser avant parce que là je sais que tu dois être malade & que moi j'ai été prostrée dans mon lit toute la journée, malade malade malade mais quand même passablement heureuse, & que War & Peace c'est l'événement littéraire de ma vie, magnifique, grandiose, des milliers de roulements de tambours qui s'échappent des pages, & que les premiers épisodes de Twin Peaks blottie dans le même lit que Kyoto, & que de la crème glacée en cadeau, & que le sable doux du golfe de Lettonie, & que les mots russes échangés très vite, & que. Mais ce que j'ai envie de dire, c'est : je suis riche, je suis plus riche que prévu, ma carrière d'enseignante en Russie est assez spectaculairement lucrative & j'avais pas du tout envisagé la possibilité que peut-être j'aurais un jour autant d'argent. Alors le 10 janvier je prends l'avion pour Québec. & je prends tout un mois de congé. & à mon retour à Moscou j'aurai déjà tout plein d'étudiants qui m'attendront, & ma patronne m'a déjà fait signer les contrats & tout & tout, & c'est la Russie alors c'est vrai que tout peut toujours changer, mais. Mais maintenant il y a une petite neige légère qui flotte sur le sol, & le ciel gris est presque bleu si on regarde très vite, & moi, moi moi moi j'ai le coeur heureux à en éclater.




& novembre 2009

The Death of Ivan Ilyich & Other Stories, Leo Tolstoy
Théâtre complet I : Ce fou de Platonov, Ivanov, La Mouette, Les Trois Soeurs, Anton Tchekhov
Amandes & melon, Madeleine Monette
La nouvelle poésie russe : anthologie, poèmes présentés par Evgueni Bounimovitch
Nouvelles de Pétersbourg, Nikolaï Gogol
L'Hiver au coeur : novella, André Major
A Hero of Our Time, Mikhail Lermontov
Kamouraska, Anne Hébert




Cet été, du temps où j'habitais encore mon petit appartement dans St-Roch, j'ai essayé de faire écouter du Robert Charlebois à Unaï. Unaï qui aime la musique traditionnelle, presque exclusivement, surtout celle qui vient d'Irlande, des reels interminablement répétitifs, & qui joue de la flûte celtique, & qui, de tous mes disques alors soigneusement rangés en ordre alphabétique, aimait juste, juste un peu mais pas trop, Bette & Wallet.

Alors Robert Charlebois, pour Unaï. Une soirée de fin juin, de trèstrès fin juin, des boîtes partout autour de nous parce que je déménageais le trente. Il y avait ses cheveux qui bouclaient sous mes doigts, sa tête sur mes cuisses, ses longues jambes accrochées en virgule au bout du sofa. Puis il y a eu la chanson que j'aime pas vraiment, celle qui dit mais l'amour infiniiiii me montera dans l'âme, celle qui m'a fait rire d'un petit rire méprisant, l'amour infini, qui est-ce qui parle encore d'amour infini? & Unaï qui a ouvert les yeux, a réfléchi un bon moment, puis: tu vas toujours aimer. Silence. C'est pour ça que l'amour infini. A refermé les yeux. Comme ça.

J'y ai repensé aujourd'hui. À l'amour, aux gens qu'on aime, aux grands élans de tendresse & de douceur & de joie qui chatouille l'intérieur des joues. Je sais pas si ça dure toujours, ces choses-là ; je sais pas si c'est ce qu'il y a de plus important. Le toujours est flou, le maintenant l'est pas du tout. & moi je sais que je vais passer ma vie à aimer tout le monde tout croche, mais du mieux que je peux. Pas préoccupée par la durée, je crois. Juste par -- tout le reste.



dimanche 22 novembre 2009





Quand je suis assise près de la fenêtre ouverte, ouverte juste un peu parce que l'hiver ne fait encore que frôler Moscou, quand dans le fauteuil couleur gruau je replie sous moi mes jambes, quand j'enfouis mon nez dans la bonne odeur riche des pages d'un vieux livre, quand je ressasse des mots en regardant distraitement l'arbre qui frissonne près de la fenêtre -- souvent ça me prend, comme ça, souvent il y a un grand quelque chose qui m'inonde la poitrine, & je me dis : c'est tellement doux d'avoir quelqu'un à aimer.




Parce que je désespère pas encore tout à fait d'être un jour La Fille Qui Court Le Matin (malgré mes tendons d'Achille trop courts), je me lève tôt pour aller courir dans les escaliers de secours surchauffés de l'édifice où j'habite. Il y a douze étages mais les escaliers n'en couvrent que dix, & moi je les dévale à toute vitesse pour ensuite les remonter péniblement, gravir chacune des marches avec les mauvais souliers que j'ai traînés dans mes bagages. Ils peuvent presque passer pour des espadrilles, ces souliers, la forme vaguement aérodynamique & les semelles juste assez épaisses, mais en fait c'est ceux que je portais du temps où je travaillais à la boulangerie & les talons en sont encore blanchis de farine incrustée. (Donc capacité anti-dérapante : zéro.) Souvent j'écoute The National Parcs & toujours ça me ramène à cet été, au petit contrat de trois mois & demi, cinq dans une Communauto & toutes les vitres baissées, la musique trop forte & Juillet qui conduit d'une main, en regardant beaucoup trop souvent dans le rétroviseur. Mais moi je m'en apercevrai seulement au mois d'août.




En ce moment je me traîne dans Kamouraska, je me sentais mal de jamais avoir lu Anne Hébert ; au début j'étais pas certaine mais je m'habitue petit à petit, j'y vais très lentement pour ne pas briser le rythme des phrases. Pour l'instant c'est comme une nébuleuse d'images, je sais pas, des taches de couleur qui se fondent les unes dans les autres, les mots quelque part en dessous, le récit un peu entre les deux. Les pages sont juste assez rugueuses sous mes doigts.

Mais la semaine prochaine je commence War & Peace, finalement, miraculeusement, après presque des années & des années à attendre le bon moment la bonne édition la bonne traduction, ce sera extraordinaire & je dessinerai une étoile sur mon calendrier. (J'en dessinerai vraiment une.) Tolstoï, mon amour, viens m'entretenir du détail des guerres napoléoniennes & de toute l'ampleur des vicissitudes de la petite aristocratie russe! Des centaines & des centaines de pages, des milliers & des milliers de petits caractères, toi & moi on va s'aimer au moins jusqu'à Noël.



jeudi 12 novembre 2009


Bientôt visitée par une de ces bouffées de bonheur qu'elle accueillait avec stupéfaction depuis des mois, elle aurait laissé dériver son attention de la scène haute & dépouillée au dos plein de ce compagnon que, dans un fragile éblouissement, une brève montée de chaleur, elle aurait eu la certitude presque intolérable d'aimer.
- Madeleine Monette, Amandes & melon

Amandes & melon c'est lourd & c'est long & c'est touffu, je pensais pas m'attaquer à un roman où il y a une telle surdose d'introspection, un tel foisonnement d'idées & de remises en question, où l'histoire est à ce point centrée sur la façon que chacun, que chaque personnage a de ne pas être tout à fait heureux -- mais de temps à autre, une phrase très longue qui veut tout dire. & ça valait la peine, peut-être, juste pour ça.




À Kazan j'ai eu un drôle d'accès de déprime, le dimanche après-midi. Peut-être parce qu'il n'avait pas fait soleil depuis vendredi matin. Alors je suis allée prendre un горячйи шоколад (gariatchi chakalad -- la traduction exacte ce serait chocolat chaud, mais en fait c'est une masse de chocolat fondu servie dans une tasse & dégustée à la petite cuillière) dans un café où la serveuse avait décidé de faire jouer la discographie complète de Phil Collins. & tout de suite, dès le premier contact hésitant entre mes lèvres gercées & le métal chaud de la cuillère, je me suis sentie mieux. & je me suis dit qu'une vie heureuse, c'en est sûrement une où toutes les tristesses peuvent être consolées par un dosage approprié de chocolat.

(...mais les bienfaits thérapeutiques de Phil, dans mon cas, restent encore à prouver.)

Ce matin je me suis éveillée en faisant ce que ma grand-mère aurait approuvé, count your blessings & be content, & j'ai énuméré : tout un nouveau groupe d'étudiants, à cause d'une enseignante d'anglais partie en congé de maternité. Du beurre d'arachides biologique! reçu par la poste hier & que je dévore depuis, partout, n'importe comment, avec du pain frais, sur une banane, à même le pot, les doigts poisseux parce que je manque de couteaux. Le petit vent chaud des derniers jours, qui balaie presque la pollution qui traîne sur Moscou. Igor la plante qui s'acccroche à la vie malgré mon absence assez flagrante de pouce vert. Les plus jolies mitaines du monde, pas encore étrennées mais ça viendra, ça viendra. Des colis que je ficelle, des cartes postales sur lesquelles je gribouille des dessins. De grands grands grands projets. De petits bonheurs tout doux. L'envie de voyager mais aussi celle de rester, juste encore un peu, juste assez pour construire de nouvelles habitudes que je briserai joyeusement, fébrilement, avec dans la gorge l'excitation angoissée des gares & des aéroports.

La seule façon que la vie pourrait être plus jolie, je crois, c'est si Juillet était ici avec moi.

(Surtout que c'est sa fête, aujourd'hui.)