jeudi 12 novembre 2009


Bientôt visitée par une de ces bouffées de bonheur qu'elle accueillait avec stupéfaction depuis des mois, elle aurait laissé dériver son attention de la scène haute & dépouillée au dos plein de ce compagnon que, dans un fragile éblouissement, une brève montée de chaleur, elle aurait eu la certitude presque intolérable d'aimer.
- Madeleine Monette, Amandes & melon

Amandes & melon c'est lourd & c'est long & c'est touffu, je pensais pas m'attaquer à un roman où il y a une telle surdose d'introspection, un tel foisonnement d'idées & de remises en question, où l'histoire est à ce point centrée sur la façon que chacun, que chaque personnage a de ne pas être tout à fait heureux -- mais de temps à autre, une phrase très longue qui veut tout dire. & ça valait la peine, peut-être, juste pour ça.




À Kazan j'ai eu un drôle d'accès de déprime, le dimanche après-midi. Peut-être parce qu'il n'avait pas fait soleil depuis vendredi matin. Alors je suis allée prendre un горячйи шоколад (gariatchi chakalad -- la traduction exacte ce serait chocolat chaud, mais en fait c'est une masse de chocolat fondu servie dans une tasse & dégustée à la petite cuillière) dans un café où la serveuse avait décidé de faire jouer la discographie complète de Phil Collins. & tout de suite, dès le premier contact hésitant entre mes lèvres gercées & le métal chaud de la cuillère, je me suis sentie mieux. & je me suis dit qu'une vie heureuse, c'en est sûrement une où toutes les tristesses peuvent être consolées par un dosage approprié de chocolat.

(...mais les bienfaits thérapeutiques de Phil, dans mon cas, restent encore à prouver.)

Ce matin je me suis éveillée en faisant ce que ma grand-mère aurait approuvé, count your blessings & be content, & j'ai énuméré : tout un nouveau groupe d'étudiants, à cause d'une enseignante d'anglais partie en congé de maternité. Du beurre d'arachides biologique! reçu par la poste hier & que je dévore depuis, partout, n'importe comment, avec du pain frais, sur une banane, à même le pot, les doigts poisseux parce que je manque de couteaux. Le petit vent chaud des derniers jours, qui balaie presque la pollution qui traîne sur Moscou. Igor la plante qui s'acccroche à la vie malgré mon absence assez flagrante de pouce vert. Les plus jolies mitaines du monde, pas encore étrennées mais ça viendra, ça viendra. Des colis que je ficelle, des cartes postales sur lesquelles je gribouille des dessins. De grands grands grands projets. De petits bonheurs tout doux. L'envie de voyager mais aussi celle de rester, juste encore un peu, juste assez pour construire de nouvelles habitudes que je briserai joyeusement, fébrilement, avec dans la gorge l'excitation angoissée des gares & des aéroports.

La seule façon que la vie pourrait être plus jolie, je crois, c'est si Juillet était ici avec moi.

(Surtout que c'est sa fête, aujourd'hui.)



mardi 10 novembre 2009





Entrer dans le wagon de troisième classe d'un train de nuit russe, c'est se glisser dans un monde parallèle, un tout petit univers qui existe en vase clos depuis très longtemps, peut-être depuis toujours. Aussi l'impression de s'enfouir dans un sous-marin: un wagon-dortoir où l'espace est divisé comprimé réquisitionné, des lits superposés qui encombrent les murs, des corridors étroits & une proximité forcée, aussi immédiate qu'une odeur trop forte. Mais les Russes ne s'en font pas vraiment avec l'espace vital -- c'est toujours très abstrait & pas tout à fait nécessaire, comme si même dans le plus grand pays du monde ils avaient été habitués à s'empiler les uns sur les autres. Ils se pressent avec leurs bagages sur ces longs bancs durs qui deviendront des couchettes, épaules contre épaules, sacs de provisions en équilibre précaire sur les cuisses, manteaux épais qui, accrochés aux murs, bloquent déjà la moitié du corridor. Ils sont là une demie-heure avant le départ & moi je suis surprise, lorsque j'entre dans le wagon cinq petites minutes avant l'heure, de tomber sur tous ces visage déjà à moitié endormis.

Quand le train démarre il y a une grande lumière crue qui envahit le wagon, les néons qui au plafond s'allument, & tout ce qu'il y avait d'amorphe est balayé, meurt aveuglé sur le plancher sale. Les hommes décapsulent une bière, deux bières, trois bières; les madames réquisitionnent l'aide de leurs voisines pour enfiler leur pyjama derrière un drap maintenu à la verticale; les bébés gigotent & rient & baillent & puis se mettent à pleurer, subitement, comme si toute la tristesse du monde s'échappait des banlieues de Moscou, que le train traverse à vitesse réduite, pour se glisser sous leur petite langue rose. Au fond du wagon il y a un énorme samovar de métal, un dinosaure qui suinte de partout & devant lequel les gens font la queue, pour le dernier thé du soir. Le contrôleur essaie tant bien que mal de faire ce qu'il doit faire, contrôler les billets, mais tout le monde bouge tellement que c'est difficile de savoir qui devrait être où. & puis de toute façon les passagers ont déjà commencé à dérouler les matelas sur les petits lits durs, à étendre les draps, à déplacer les bagages dont on ne sait plus quoi faire, à se contorsionner pour laisser passer ceux qui se dirigent vers le samovar; les gens retirent leurs bottes, souvent une partie de leurs vêtements, les hommes calent leur reste de bière & les madames s'étendent sans s'être démaquillées. Ceux qui dorment sur les couchettes du haut y grimpent avec une agilité surprenante, de vrais de vrais mouvements de gymnastes, à croire qu'ils les ont tous appris à la petite école. Entre les tables de multiplication & les rudiments de la langue anglaise, peut-être.

Quand je m'allonge sur mon lit les néons sont toujours allumés & ça me fait drôle de voir les gens comme ça, dans ce moment tout juste avant le sommeil, sous une lumière aussi impudique. Puis tout s'éteint & je m'endors dans la pénombre, avec dans les oreilles la conversation mi-murmurée mi-marmonnée de deux babouchkas qui babillent joyeusement en terminant leur thé.

Lorsque je m'éveille il y a par la fenêtre un paysage mouillé parsemé de bouleaux, toujours ces très grands bouleaux un peu meurtris qui bordent les chemins de fer. Les bruits réguliers du wagon qui avale les rails me rappellent le poème de Blaise Cendrars, le train retombe toujours sur toutes ses roues; je me souviens de la première fois où j'ai lu ce poème, il y a presque six ans, de la première vraie fois où j'ai eu envie d'aller en Russie. & je me dis, la tête encore embrumée de sommeil: woah. J'y suis.




Je suis revenue de Kazan pour me rendre compte que les parents de Kyoto, de passage à Moscou la semaine dernière, ont laissé derrière eux douze boîtes de chocolat belge.

Aujourd'hui, dans la plus belle des coïncidences du monde entier, je me suis aperçue que j'ai (très inexplicablement) perdu six livres depuis mon arrivée ici.

Je crois que la vie essaie de me dire quelque chose. (Mis à part, bien sûr, qu'elle est trèstrès jolie.)



mardi 3 novembre 2009





Quand il fait gris trop longtemps, que partout ça coule du ciel pour éclabousser les édifices & les manteaux & les visages, quand dans le métro c'est l'heure de pointe dès quinze heures trente-trois minutes, un escalier roulant sur deux bouché par une babouchka & son cabas à roulettes qui s'accroche dans toutes les dénivellations de terrain, toutes sans exception, quand même Tolstoï fait son vieux grincheux misogyne qui ne voit pour le futur de l'humanité que désespoir & désolation -- il faut sûrement se secouer un peu. Passer à Tchékhov, de un. Dessiner pour les voisines de petites bandes dessinées où tous les personnages ont de jolies pommettes rondes. Entrer dans une boulangerie pour renifler la bonne odeur du pain frais. Écouter une chanson de Beau Dommage, une seule, & se dire que c'est quand même joli, un garçon qui rêve de femmes & de météores. Boire une tisane à la menthe. Relire tous les courriels de Juillet pour s'en faire une couverture de mots, chaude même dans l'hiver qui approche.

...& puis acheter un billet de train pour Kazan. Parce que la perspective de onze heures & demie passées sur les bancs durs du wagon de troisième classe, je sais pas pourquoi, je pourrais pas l'expliquer mais c'est comme ça, moi ça me revigore.

(Secret: c'est parce que peu importe où je suis, j'ai toujours au moins un peu envie de partir.)



dimanche 1 novembre 2009






C'est un matin où tout le monde dort encore, dort interminablement, & moi je me lève sur la pointe des pieds. Les orteils nus sur le plancher de bois qui craque, qui s'éveille en même temps que moi. Sortir mes doigts par la fenêtre pour toucher un peu l'air du dehors, avoir le soleil pour moi toute seule. Murmurer une comptine pour Igor la plante & avoir tout d'un coup des milliers de mots comme des bulles de lumière sous la langue ; ouvrir un nouveau carnet, faire glisser la paume d'une main contre les pages encore très douces. Gribouiller n'importe quoi, pourvu que ça fasse une drôle de chaleur là, juste sous les côtes.

& novembre ça roule moins bien dans la bouche qu'octobre, mais jusqu'ici le ciel est beaucoup plus bleu.




& octobre 2009

Le jour des fourmis, Bernard Werber
Ce qu'il en reste, Julie Hivon
The Spellman Files, Lisa Lutz
La révolution des fourmis, Bernard Werber
Chambre avec baignoire, Hélène Rioux




Hélène Rioux dit que la tristesse slave est tellement plus triste que tout ce qui est triste au monde qu'on dirait que ça finit par te consoler, alors moi je lis Tolstoï, une histoire de mariage d'amour qui s'englue peu à peu dans l'incompréhension & l'indifférence. & je suis pas certaine que ça me consolerait s'il y avait dans ma vie quelque chose à consoler, mais quand même --


"Would you believe it, when I hear the bell ring, when I receive a letter, when I simply wake up, I'm in terror -- terror at having to go on with life, at some change coming in it ; for better than the present there can never be?"


& parfois moi aussi, Sergueï Mikhaïlovitch, moi aussi. Mais pas aujourd'hui.



vendredi 30 octobre 2009


C'est vendredi après-midi & il neige un peu, pas beaucoup, juste assez.

C'est vendredi après-midi & je ne travaille pas, alors je passe de longs moments à recopier les conjugaisons de verbes irréguliers russes dans un cahier quadrillé. J'ai acheté le stylo que j'utilise dans un kiosque en bordure de Tverskaïa, il fait des pâtés à tous les deux mots. Je forme encore un peu maladroitement les lettres de l'alphabet cyrillique, surtout parce que j'ai décidé de tout écrire en lettres attachées & que moi même en français, même avec l'alphabet latin, j'ai toujours eu l'écriture cursive récalcitrante, je m'applique mais mes doigts ne suivent pas, on dirait un garçon de huit ans & demi. Aussi parce que j'ai jamais été capable d'écrire sur les lignes. Je préfère faire semblant qu'elles n'existent pas & écrire n'importe où, entre les lignes, sur les lignes, dans les marges. Pas par esprit de contradiction; juste pour ne pas que mes mots étouffent.

C'est vendredi après-midi & il neige un peu, & il fait un peu gris, & je suis un peu triste. D'une tristesse rassurante de surface, une petite mélancolie pour jeunes filles de bonne famille. Je m'enroule dans un grand chandail de laine & je rabats le capuchon sur ma tête, sur mes cheveux mouillés qui sèchent en longs frisottis. Je fais comme si j'avais froid.

C'est vendredi après-midi & je m'ennuie de tous les gens que je ne reverrai plus jamais.




Avant de partir pour Moscou, j'ai acheté deux livres usagés -- Ce qu'il en reste, de Julie Hivon, & Putain. (Que j'ai terminé une journée avant la mort de Nelly Arcan. Alors je crois que je serai jamais capable de dire si j'ai aimé ou non.) Il y a Baloi qui m'a donnée un livre de détectives, parce qu'elle sait que j'aime beaucoup les histoires de détectives. & Juillet m'a prêtée la Trilogie des Fourmis parce que, bless his heart, c'est son livre préféré. & c'est le dernier que j'ai terminé, cette semaine, il y a quelque jours.

& j'ai rien contre Bernard Werber, rien du tout, mais après presque un mois passé dans les pages de ses histoires de fourmis & d'enquêtes boiteuses & de petites révolutions, après avoir coulé tout plein de temps à lire un peu comme on regarde un téléroman à l'intrigue convenue, la tête qui se laisse emberlificoter par d'autres pensées mais c'est pas trop grave, on finit toujours par revenir, on finit toujours par comprendre -- après tout un mois comme ça, je crois que j'avais oublié qu'il y a dans certains livres des mots puissants, des mots qui bercent & qui apaisent & qui attisent. Qu'il y a dans certains livres une chose qui fait un peu prétentieux, une chose que je ne saurai jamais décrire tout à fait, qu'il y a, au détour d'une phrase qui perce le coeur comme on crève une bulle de savon, qu'il y a la littérature.

J'ai emprunté Chambre avec baignoire au centre où j'enseigne le français. D'Hélène Rioux j'avais seulement lu Mercredi soir au bout du monde, que j'avais aimé mais pas adoré, mais dans ce roman d'elle il y a quelque chose, quelque chose qui tombe juste à point. Elle a des descriptions incroyables, des phrases qui ne finissent pas, des mots serrés qui regorgent de détails, qui envahissent toutes les marges -- mais aussi autre chose. Une histoire pas très joyeuse qui deviendra sûrement très triste d'ici peu, on le sent venir. Une atmosphère lourde de petites angoisses accumulées. Mais une façon si riche de se perdre dans le quotidien, un humour si subtil & si amer, si délicat aussi, que ça me fait du bien. Pour aucune autre raison que parce que c'est bien écrit, ça me fait du bien. & c'est une chose que j'avais oubliée.


J'avais dit que son sourire, c'était quelque chose de très précieux, ça se voyait tout de suite qu'il ne le gaspillait pas. J'en connaissais qui l'avaient toujours fendu jusqu'aux oreilles, & ça me tuait. Le sourire dentifrice, aseptisé, aromatisé à la menthe poivrée ou à la gomme balloune, le sourire relations publiques, relation d'aide, relation de couple. Plein de bonnes intentions, pavé comme l'enfer, insupportable.


C'est fou comme j'avais oublié.




Ce que j'aime de la langue russe, exemple numéro cent trente-deux:

Des bonbons ça se dit конфеты, kanfiéti, & prononcé un peu mal & un peu trop vite on dirait presque confettis.



jeudi 29 octobre 2009





Il y a deux semaines, j'ai vécu l'expérience la plus stressante de toute ma vie, c'est-à-dire : acheter un billet de train dans une gare moscovite.

Quarante-cinq minutes d'attente dans une file mouvante & changeante où les gens laissent passer ou dépassent leurs voisins en suivant les règles d'une mystérieuse logique russe. Une fois arrivé devant la préposée au visage renfrogné & aux syllabes mâchouillées, lui parler le plus fort possible à travers une vitre munie d'une seule toute petite ouverture, dont la fonction première n'est pas tant de faciliter la conversation que de mieux faire circuler les billets de roubles. Se contorsionner pour s'assurer que sa voix atterrit plus ou moins vis-à-vis cette ouverture. Avoir derrière soi la pression d'à peu près cinq babouchkas convaincues que leur tour arrivera plus vite si elles sont plus près de la caisse. Envisager se boucher les oreilles pour faire taire tout le vacarme qui règne autour. Répéter trois fois la même chose en essayant à chaque fois un accent tonique différent, espérant tomber par hasard sur le bon ; se faire comprendre à moitié, par miracle, & finir la transaction par écrit, en glissant un petit papier plein de chiffres gribouillés dans la fente au bas de la vitre. Voir l'exaspération de la préposée monter d'un cran à chaque медленно, пожалуйста? (plus lentement, s'il-vous-plaît?). Sentir les babouchkas qui s'impatientent dans son dos. Escamoter la fin de la conversation & se dire qu'on achètera le billet de retour sur place, la journée même, quitte à se retrouver dans un електрнческйи elektritcheski qui s'arrête à tous les trois villages & demi.

Mais! Le très beau & joli & joyeux, dans tout ça, c'est que grâce à ce billet de train durement acquis (!) j'ai passé trois jours & demi dans un coin de l'Anneau d'Or russe, région où il y a plus d'églises au kilomètre carré que d'habitants. J'ai trouvé des gens sur couchsurfing pour m'héberger &, après trois heures de train (& deux heures & demie de discussion laborieuse en russe avec un médecin dans la cinquantaine qui tenait absolument à me parler de chacune de ses quatre maîtresses), je suis arrivée à Vladimir, chez Artyom & Irina & leur vieux grand-père espiègle dont j'ai jamais réussi à saisir le prénom. Comme la plupart des Russes qui habitent en ville, ils vivent dans un gros bloc de béton construit sous Khrouchtchev, dans les années cinquante. Bâtis à la va-vite pour régler un problème de pénurie de logements, ce sont des immeubles extrêmement cheapettes qui ne devaient, en théorie, que durer vingt-cinq ans. Comme on y habite encore après cinquante ans, ils sont incroyablement délabrés & donnent l'impression d'être à deux doigts de l'écroulement -- mais à l'intérieur les appartements sont confortables & jolis. Petits & trèstrès encombrés, mais jolis!

Sinon, tout à Vladimir est en ruines -- ou en réparation. (...ce qui, connaissant le rythme russe de construction, équivaut à peu près à la même chose.) Il y a une longue rue principale que j'ai parcourue à pied, le soir de mon arrivée, & où se succèdent deux cathédrales, les restes d'anciennes fortifications, de jolis parcs. (Aussi toutes les choses qu'on retrouve dans toutes les villes du monde : un bar à sushi Tokyo, un restaurant libanais Byblos, & un grand supermarché où on empile ses achats dans de petits paniers de plastique rouge.) C'est joli mais c'est pas très grand, alors j'ai passé beaucoup dans la petite ville de Suzdal, tout près, où il y a tout plein de maisons en bois un peu croches, aux couleurs délavées mais encore jolies -- des bleus, des verts, des jaunes fanés. Les cadres des fenêtres ont des motifs de dentelle, le bois sculpté trèstrès finement, & les plates-bandes regorgent de fleurs qui affrontent encore courageusement l'automne. Il y a aussi un vingtaine d'églises, deux monastères & un couvent -- pour une petite ville endormie, ça fait beaucoup. Il y avait beaucoup de touristes, surtout des touristes de Moscou (...reconnaissables, pour les filles, à leurs incroyables talons hauts) qui faisaient ces signes de croix inversés de chrétiens orthodoxes devant des icônes tellement ornés qu'ils en étaient aveuglants. L'intérieur des églises orthodoxes croule sous l'or & les couleurs vives, en fait, & c'est tellement, je sais pas, outrageusement joli que c'est difficile de se rappeler que c'est religieux.

& puis le lendemain j'ai pris trois autobus brinquebalants pour aller avec Irina jusqu'à Bogolioubovo (dieu aime cet endroit, que ça veut dire), un tout petit village en bordure de Vladimir. Nous sommes entrées dans un monastère où il a fallu se couvrir la tête d'un foulard & enfiler une grande jupe par-dessus nos pantalons (...l'église orthodoxe, c'est trèstrès traditionnel), mais nous avons surtout emprunté un chemin boueux à travers les champs pour voir une toute petite église se dresser au milieu de nulle part, entre un lac & un troupeau de chèvres. Le garçon qui les surveillait avait neuf ou dix ans, les mains pleines de boue, les joues rondes. Il marmonnait de petites phrases dans le vide & je me suis dit qu'il s'inventait des histoires, de grandes histoires où il n'y avait sûrement aucune chèvre.

Je suis partie de Vladimir en autobus. (État des routes en Russie: peu enviable.) Ça a pris un peu plus de quatre heures parce que c'était dimanche & que les dimanches d'automne, tout le monde revient vers la ville après avoir passé la fin de semaine à la datcha, petite cabane familiale dans les bois -- avec potager, mais souvent sans électricité. & puis quand j'ai vu les affreuses tours à logements de la banlieue de Moscou se profiler à l'horizon, c'était un peu comme revenir à la maison.




Juillet a attrapé la A-H1N1 & je suis partagée entre l'envie de a) trouver ça inexplicablement, ridiculement drôle, ou b) m'inquiéter.

Alors en attendant de pouvoir étouffer tout à fait les débuts d'angoisse qui se tortillent dans ma poitrine, je me lève tôt & je regarde bouillir l'eau dans le samovar, debout dans la cuisine vide. Je fais du kasha, du gruau russe, & je bois mon mauvais café instantané. Je donne tout plein d'amour aux plantes que Kyoto a volé au dixième étage de l'immeuble. J'envoie des colis vers le Québec, après des échanges un peu laborieux avec la préposée du bureau de poste. Je pense à Juillet, tout le temps tous les jours, parce que j'aime mieux m'en ennuyer beaucoup que de m'habituer à ne pas l'avoir avec moi.

Le ciel est gris depuis huit jours mais mon coeur est grand comme ça. Malgré tout.



jeudi 22 octobre 2009





Dans le métro, toutes sortes de choses :

  • une babouchka aux dents de métal & au visage fripé qui quémande timidement de la monnaie, nichée dans un coin comme pour ne pas déranger personne ;
  • des publicités de souliers de voyages organisés du gouvernement qui suggère de dire non à la cigarette ;
  • une chaleur étouffante dans une foule compacte à en devenir agoraphobe ;
  • un vieillard aux bottes recouvertes de sacs de plastique qui lit avec toute l'attention du monde les pages jaunies d'un roman de science-fiction ;
  • de grands plafonds en marbre ciselé & des arches qui portent encore l'emblème communiste ;
  • moi qui pense doucement à toi.





Parce que parfois j'ai pas dans la tête les mots dont j'aurais besoin, ou la patience pour attendre qu'ils s'y glissent, je dessine de petites choses.



(Kyoto & moi)




mardi 20 octobre 2009






Hier je me suis souvenue :

Un soir avec Unai dans l'appartement rue Crémazie, celui qui n'était pas vraiment à moi ; nous montons sur Cartier, au Métro sur Cartier, pour acheter de la bière. Je dis que j'ai faim & Unai me suggère d'acheter, entre toutes les choses possibles & imaginables qu'une fille peut acheter dans une épicerie à neuf heures & demie du soir, des carottes. Je fais une drôle de grimace & il ne comprend pas, me dit mais c'est bon des carottes, tu peux les prendre bio & pas t'empoisonner!.

Plus tard dans l'été il y aura un peu la même situation, un peu la même question, & Juillet me demandera on s'achète-tu de la crème glacée au chocolat? & moi je penserai, finally a boy after my own heart.




À Moscou il y a le théâtre Bolshoï -- le théâtre impérial sous les tsars, là où Tchaïkovsky a présenté son Lac des Cygnes pour la première fois, alors à cause de tout le poids historique de l'endroit ça coûte maintenant à peu près trois bras & demi pour assister à un spectacle. Mais! Comme c'est la Russie & qu'en Russie il y a toujours toujours toujours de petits vestiges socialo-communistes quand on sait où les chercher, le Bolshoï réserve, à chaque soir de représentation, une cinquantaine de billets pour les étudiants. Les sièges sont au deuxième balcon & souvent ils sont pas très bons, à peu près vis-à-vis des extrémités de la scène, mais! Ils coûtent seulement cinquante roubles, c'est-à-dire environ un dollar & demi, & puis tout le monde sait que les torticolis sont hautement bénéfiques pour la jeunesse russe. (Ça leur forge le caractère.)

Jeudi soir Kyoto devait avoir un examen de droit international mais il a mystérieusement été reporté (le mystère accompagnant chacune de nos journées ici) alors nous avons décidé de célébrer en allant au Bolshoï. Après avoir pris le métro en plein dans le pire de l'heure de pointe (...& donc avoir manqué finir mortes asphyxiées dans la foule agglutinée au pied des escaliers roulants), nous avons acheté deux billets sans trop savoir ce que nous verrions -- & finalement c'était un opéra, & c'était Macbeth, & Macbeth c'est ma pièce préférée de Shakespeare, zéro compétition. Alors j'étais très contente. Mais comme beaucoup d'opéras celui-ci était en italien, avec les sous-titres russes qui défilaient en haut de la scène -- & ça m'a fait un peu bizarre d'être venue à Moscou pour entendre raconter en italien une histoire qui se déroule en Écosse. Mais c'était aussi très beau, dans la grande salle vert & or, avec l'orchestre qui jouait en bas & les Russes trop extrêmement bien mis assis au parterre. Au plafond il y avait un lustre énorme, composé de milliers & de milliers de petits éclats de cristal, & même s'il s'est éteint avant le début de la représentation il y avait tellement de lumière qui provenait de la scène qu'on pouvait continuer à voir, tout au long de l'opéra, les morceaux de verre vibrer avec la musique.

& j'ai eu comme un moment de nostalgie, parce que pour moi l'opéra c'est ma mère -- ma mère qui écoute & réécoute des disques chaque fois qu'elle repasse, les dimanches après-midi, depuis que je suis toute petite, & ma mère qui connaît toutes les histoires d'amours tristes que chantent les personnages.

Mais! J'ai aussi eu un moment de trèstrès grande joie, parce que je me suis aperçue que je comprenais infiniment mieux les sous-titres en russe que les paroles en italien. & ça c'est un signe, un grand signe d'amélioration langagière en bonne & due forme.




Ça fait cinq semaines que je suis ici & je sais déjà que je manquerai de temps pour faire tout ce que j'aurais envie de faire. Mais c'est comme ça, mais c'est pas grave. Il y a des choses qui m'attendent partout où j'irai, des couleurs vives de grandes joies de petites peines passagères, suffit de les trouver.



jeudi 15 octobre 2009





L'automne se fane en jolies couleurs dans les parcs de Moscou mais il se fane quand même, on annonce de la neige pour mercredi & ça me rend heureuse parce que je n'ai pas encore acheté de parapluie. Il fait de plus en plus froid mais aujourd'hui, au coin de Tverskoï & Tverskaïa, il y avait encore des gens pour savourer avec une délectation toute moscovite des frites sans ketchup sur la terrasse du McDo.




À Moscou il y a une légende urbaine tenace. Tout le monde la connaît. Tout le monde se fait un plaisir de la transmettre aux touristes & aux nouveaux arrivants, de leur en murmurer le détail à l'oreille comme on le ferait avec un grand secret d'État. Ça va comme suit:

Les chiens errants prennent le métro.

Ils partent des banlieues où ils se terrent durant la nuit & accompagnent la foule compacte de l'heure de pointe du matin. Ils déjouent les gardes de sécurité encore à demi endormis & se glissent sous les tourniquets de métal. Ils dévalent les (interminables! vraiment interminables!) escaliers roulants en écrabouillant les orteils des babouchkas aux dents en or & aux foulards fleuris. Ils se laissent portés par la foule & se recroquevillent dans un wagon, sous un siège ou dans un coin mal éclairé. Inexplicablement, ils connaissent la station où ils doivent s'arrêter -- toujours une station dans le centre de la ville, là où les poubelles pleines des restaurants & les miettes des passants leur font de bons repas. Ils errent quelques heures dans les grandes artères, mangent à leur faim, puis reprennent le métro. Retournent dormir en périphérie, comme des millions de banlieusards russes.




Juillet m'envoie une photo via courriel: c'est à ça que je ressemble quand je parle de toi, qu'il m'écrit. Ok j'ai l'air un peu niaiseux, mais c'est attendri qui faut dire, ATTENDRI!!

(& ça c'est Juillet. Les deux points d'exclamation, pas trois parce que ce serait trop & pas un parce que ce serait pas assez, & puis cette façon très honnête & démonstrative & vivante d'être heureux. C'est comme -- la meilleure chose au monde, toujours.)




Quand je sors de mon cours de français, j'ai sur les doigts comme une seconde peau de craie blanche & dans la tête toutes les choses que mes élèves ne comprennent pas -- la popularité de Tintin (qui ne s'explique probablement pas en disant pour rire que c'est euuuuh un petit reporter au toupette crêpé qui entretient une drôle de relation avec un marin alcoolique?), la robe que je porte par dessus mes pantalons, ma façon de prononcer le mot mardi. Mes cheveux coupés tout croche, les mèches trop longues que j'attaque avec des ciseaux pour enfant au-dessus de l'évier de la salle de bains. Mes vingt-trois ans qui tirent sur les vingt-quatre & mes plans de carrière tellement flous qu'ils en sont inexistants & mes envies de vivre un vrai hiver ailleurs, le Pays Basque ça compte pas parce qu'il faisait que pleuvoir, & mon drôle d'accent en russe & mes déclinaisons ratées & qu'est-ce que je viens faire ici, de toute façon?

Ça ils me l'ont demandé dès le premier cours, pourquoi tu es venue ici? avec dans la voix toute une montagne d'incrédulité, & je leur ai répondu n'importe quoi. Vraiment n'importe quoi. La vérité c'est qu'en partant de Québec je pensais savoir pourquoi je venais, mais plus je m'installe, plus je m'ancre ici & plus je m'aperçois que jamais je l'ai su. Jamais jamais. Mais ça ne me chamboule pas. Parce que je me dis que peut-être je suis ici pour le découvrir, au moins un peu.




Ce qu'il y a de bien avec la vie ici, que je me disais l'autre jour, c'est qu'il est encore trop tôt pour que je puisse savoir ce dont je me souviendrai dans trois mois, deux ans, dix ans. Alors j'observe tout avec beaucoup d'attention, même le trèstrès petit.



dimanche 4 octobre 2009





Les bonnes choses, toujours les bonnes choses :

Avec Kyoto, ma colocataire dont le prénom me fait quand même un peu penser à une chanson de Modest Mouse (& it's true we named our children after towns we had never been to) -- acheter de la bière à numéro, petit vestige communiste du temps où le branding imaginatif était pas particulièrement nécessaire, & essayer de déterminer laquelle est la meilleure. (La neuf, plus foncée que la huit? La sept, blonde mais peut-être un peu trop pâlotte?) Se pratiquer ensemble à chanter l'hymne national russe, dont les paroles remaniées sont écrites dans un de ses manuels de droit. Partager une bouteille de vin rouge sucré & parler parler parler jusqu'à deux heures du matin, emmitouflées jusqu'aux oreilles dans notre chambre trop froide. Marcher pendant quatre heures pour traverser la Moskova & déboucher sur une base de plein air inespérée, blottie aux pieds de petites collines rondes. S'émerveiller devant la première poubelle à recyclage que nous voyons depuis notre arrivée à Moscou.

Avec Rita, la voisine roumano-allemande mince comme un garçon de onze ans, les poignets d'une délicatesse touchante -- préparer du borscht from scratch & le déguster après y avoir fait fondre lentement trois grosses cuillerées de crème sûre à quarante pour cent de matières grasses. Emprunter une guitare à un des Américains du sixième pour qu'elle puisse extirper son répertoire de veilles chansons russes de ses valises & nous faire fredonner, toute une soirée durant, des mélodies qui parlent de chats noirs superstitieux & d'automnes révolutionnaires. L'entendre dire que secrètement elle a toujours voulu tomber amoureuse en Russie, & espérer très fort que ça lui arrive.

Avec Porcelaine, l'autre voisine qui elle est québécoise, les yeux grands comme ça & l'enthousiasme facile -- acheter des billets pour Franz Ferdinand, Franz Ferdinand à Moscou! S'émerveiller ensemble de nos amoureux respectifs, tous deux trèstrès loin à Québec, avec dans la voix comme une grande tendresse, une tendresse lumineuse & inattaquable. Sortir très tard le soir pour acheter une bouteille de vodka au Магниоля ouvert vingt-quatre heures puis revenir chez elle pour le boire tout doucement, à coup de petits verres qui tue tous les microbes de nos grippes d'automne.

Avec Baloi & Chuck qui coulent leur vie à Limoilou & Boucherville, respectivement, & qui demeurent encore les deux meilleures amies que j'ai jamais eu -- prendre sournoisement des photos de Russettes en talons très hauts pour les leur montrer, leur dire preuve à l'appui!. S'envoyer mutuellement des vidéos de crocodiles qui chantent joyeux anniversaire en russe. Écrire de longs courriels qui parlent de Jeannettes & de cathéter veineux & de concoctions suspectes à base de vin rouge & de liqueur noire ; prendre des nouvelles & donner des nouvelles, les avoir tout près même si elles sont très loin.

& avec Juillet, Juillet qui m'écrit des messages rendus presque incohérents parce que pleins à craquer de parenthèses & de points d'exclamation, Juillet qui me promet de m'envoyer du café équitable & biologique & tout ce que tu veux, guatémaltèque ou kenyan ou quoi? -- surtout parce que je passe mon temps à me plaindre de l'horrible café instantané que j'ingère ici. Juillet qui me dit que je suis jolie même quand je le suis pas, les yeux encore cernés de sommeil à sept heures du matin, à lui parler sur Skype parce qu'avec le décalage horaire c'est le seul moment qui fasse l'affaire. Juillet qui me demande, faussement nonchalant, si je veux venir te voir, c'tu ben compliqué?.