mercredi 13 juillet 2011





Je vais à Montréal pour essayer de me trouver un tout petit appartement & je réussis, entre deux stations de métro, à déverser une bouteille d'eau en entier dans mon sac. C'est surtout La guerra del fin del mundo qui écope, un livre de Mario Vargas Llosa que j'ai l'impression de traîner depuis à peu près un mois (quoique probablement plus une semaine & demie). Quand je l'ouvre aujourd'hui, assise sur une table à pique-nique, entourée de mouches & d'enfants de six ans à qui je viens de passer deux heures à essayer d'apprendre à distinguer circle de triangle, les pages en sont encore toutes humides & l'encre mouillé des mots s'accroche au bout de mes doigts.




Tout ces temps-ci est fou fou fou. Parfois je me demande ce que j'essaie encore de faire ici.



mardi 7 juin 2011





Lorsque tu te tends au-dessus de mon corps à demi endormi pour atteindre le livre qui somnole sur la table de chevet, toute la surface de ton bras me frôle & le lit tangue comme un bateau & moi, à ce moment exact où ma tête crève la surface du sommeil comme on se hisse hors de flots, moi j'aurais envie de partir en mer avec toi.

Mais bien sûr je me rendors, bercée par les choses que je t'imagine lire tout bas, & lorsque je m'éveille à nouveau il est trop tard, la douche a raclé de sur ta peau toutes les odeurs du sommeil & il ne me reste, plutôt que de te parler d'expéditions maritimes & de voyages improvisés, qu'à lécher les gouttes d'eau qui s'accrochent encore à tes clavicules.




J'ai eu la brillante idée de m'inscrire à un cours de statistiques par correspondance & je passe donc le gros de mes temps libres à ré-apprivoiser ma vieille calculatrice scientifique & les esties de formules de probabilités. Mais hier en marchant vers la bibliothèque je me suis dit que ça sentait l'été, le gazon fraîchement coupé qui a séché au soleil, que dans l'air il y avait ces petits bruits frais, nouveaux, des milliers de sandales qui claquent contre l'asphalte brûlante & le périple presque silencieux des gouttelettes de sueur dans le décolleté, & je me suis dit qu'il me restait encore à acheter une boîte de popsicles, orange fraise raisin même si j'aime pas le raisin, & à les laisser s'égoutter tranquillement au-dessus de mon bloc de papier quadrillé.



vendredi 20 mai 2011





Je suis revenue à Québec pour voter dans un foyer de personnes âgées, pour boire du cidre & fumer une seule petite cigarette de désespoir politique avec Céline Galipeau & Porcelaine, pour laisser René-Chat venir ronronner contre mon ventre vers les quatre heures vingt-deux du matin. Pour revoir Juillet, aussi, aller prendre une bière avec lui & me rendre compte que ce dont je m'ennuie le plus chez lui, vraiment, c'est le chat de sa coloc. Pour passer des après-midi de temps maussade à lire près des fenêtres & me laisser embaumer par Porcelaine & sa guitare qui chantent les plus douces des chansons de PJ Harvey. Pour recevoir des tonnes & des tonnes de bonnes nouvelles, des admissions à la maîtrise & des bourses d'études & Montréal à l'automne ; pour les dix exemplaires de mon joli livre vert, reçus un jeudi par la poste ; pour les trois tasses de café noir chaque matin & les cahiers qui se remplissent de mots & le sourire des préposés au comptoir des réservations de la bibliothèque & les rues rutilantes d'humidité dans l'après-pluie & l'impression, encore la même, de glisser précautionneusement vers l'été qui vient, en ayant toujours un peu peur d'échapper toutes les bonnes choses qui m'encombrent les bras.

Lundi ma personne préférée au monde qui arrive à l'aéroport de Québec, dimanche Baloi que j'ai pas vue depuis janvier, & demain ma face dans Le Devoir, cibole.



dimanche 1 mai 2011





Dans l'avion je lis Roberto Bolaño en écoutant Boards of Canada. Sinon je fais de longues listes de choses à faire une fois revenue à Québec & je bois le plus lentement possible la demi-tasse de café noir qui refroidit sur ma tablette. J'ai huit taches d'encre sur les doigts, huit exactement, parce que j'ai oublié que les stylos que je préfère sont aussi ceux qui m'éclatent dans les mains en plein vol.




Mercredi matin je prenais le train pour Paris, alors je me suis levée très tôt & j'ai regardé Toulouse. J'y ai vu :

Des filles qui font du vélo en jupe courte & qui pédalent en serrant les genoux pour ne pas qu'on aperçoive leurs sous-vêtements. (Souvent ça ne marche pas.)

Des milliers & des milliers de crottes de chien sur les trottoirs.

Les façades orangées des édifices, de cet orange qui tire sur le saumon & que tout le monde s'obstine à appeler rose.

La petite Garonne, gorgée par les pluies de la dernière fin de semaine, où les bouteilles de bière vides des lycéens & les vélos endommagés vont mourir.

Tous les livres que je n'aurai pas lus à la Médiathèque.

Toute l'angoisse, légère mais dévorante, que j'ai traînée à mon bureau de travail, que j'ai dissimulée sous mes papiers, enfoncée dans mes poches, glissée sous ma langue, mais qui s'est tout de même accroché à la peau de mes doigts, aux touches de mon clavier.

Le matelas à demi défoncé de ma chambre, les grandes portes-fenêtres d'où j'ai bu toute la lumière possible & imaginable, le cadre de la porte où tu t'es penché vers moi, les mains enveloppantes & la voix chaude, pour effleurer mes joues de tes longs cils & rire contre mes lèvres.




Au travail j'ai dit que j'étais venue pour le travail, aux douanes la même chose, même à mon éditrice & à mon directeur littéraire j'ai marmonné ouin la France, Toulouse, c'est pour un contrat, mais toi & moi on sait que ça a toujours été pour toi, & pour moi, & pas particulièrement pour le travail ; & moi je sais déjà que dans ma vie, toujours, toutes les choses grandes ou difficiles ou terrifiantes que je ferai seront faites pour des raisons trop compliquées à expliquer, ou trop simples, trop mielleuses à avouer.




Maintenant je reviens à Québec vivre avec Porcelaine & René-Chat, & j'attendrai même pas la fin de Bolaño pour inonder le Réseau des bibliothèques de Québec des dix-huit réservations auxquelles je rêve depuis février.



jeudi 14 avril 2011





À Toulouse je marche tous les matins pour me rendre au travail. La plupart du temps, ça veut dire que je passe une demi-heure à sacrer contre les caves qui stationnent leur auto au beau milieu des trottoirs. J'emprunte tout un dédale de petites rues qui longent le chemin de fer, puis le canal, puis un grand bout de rien, & dehors il fait beau, des vingt degrés celsius qui enveloppent les journées de bonne chaleur insouciante, la chaleur encore un peu fraîche des meilleures journées de printemps.

En Russie je faisais des listes de chansons à ne pas écouter quand on s'ennuie de chez soi : Via Chicago de Wilco, Simon & Garfunkel & Homeward Bound, Woody Guthrie qui se plaint que I Ain't Got No Home.

Au Pérou je jouais toute la journée dans l'argile froide pour faire d'immenses têtes de marionnettes, & tout ce que j'écoutais c'était Buena Vista Social Club, toujours, parce que c'est la seule chose que je pouvais faire jouer dans l'atelier sans qu'il y ait des exclamations de puééé que esa gringita no sabe nada de música qui fusent de partout.

Au Pays Basque je pense que ça intéresse personne, parce que c’était du ska en euskera qui me rappelait mes quatorze ans & les livres que je dissimulais à moitié sous mon pupitre pour lire pendant les cours d’histoire & la première bière bue au complet dans le fin fond d’un camp de chasse.

Hier j’ai passé l’après-midi à écouter Leonard Cohen, surtout Sisters of Mercy parce que & they brought me their comfort & later they brought me this song.

J’essaie d’apprendre, mais il y a des jours où c'est plus difficile.



mercredi 13 avril 2011





Hier je me suis rappelée de Luz, petite chose rachitique & autoritaire qui m’aura forcée, pendant deux semestres d’affilée, à décortiquer de longues phrases en espagnol, à les triturer jusqu’à les réduire à leurs plus simples éléments, sintagma nominal verbal ou je sais plus quoi d’autre. Estie. J’ai tout oublié de mes cours de grammaire espagnole, sauf Luz. & peut-être une coupelle de verbes irréguliers.

Hier je me suis rappelée de Luz qui entrait toujours dans la classe en faisant claquer ses talons sur les vieux planchers usés, de très belles bottes qu’elle préservait de la neige & du sel & de l’hiver mais j’ai aucune idée comment, moi je devais traîner à peu près deux pouces de calcaire incrusté dans le cuir des miennes, Luz entrait dans la classe & elle était toujours la même, le visage dur, le corps sec, rien chez elle qui puisse trahir même un tout petit morceau de chaleur. Elle avait un prénom de lumière, mais pas grand-chose d’autre de ce côté-là. Des taches de rousseur éparpillées sur son petit visage fermé, des cheveux noirs, des robes qui flottaient sur elle, s’accrochaient à ses clavicules, de très jolies mains aux longs doigts qui désignaient toujours subitement, irrévocablement, joven, le toca!, c’est votre tour, au tableau, qu’est-ce que vous attendez pour m’entretenir de syntagmes verbaux?

Luz avait trente-deux ans mais les méthodes pédagogiques des bonnes sœurs qui passaient leur temps à tirer les oreilles de ma mère.

Luz (que je n’ai jamais appelée Luz, que j’aurais jamais osé, devant qui je passais de trop longues secondes à hésiter entre señora & señorita), Luz c’est la première personne que j’ai rencontrée qui faisait aussi peu d’effort pour être agréable. L’apprécier demandait un effort de volonté extraordinaire & ça, juste ça, ça forçait une certaine admiration involontaire, un élan mal placé d’enthousiasme pour une personne qui, vraiment, honnêtement, s’en câlissait.

Alors hier j’ai repensé à Luz, petite chose rachitique & autoritaire qui m’a simultanément terrorisée & fascinée pendant huit mois, & je me suis dit que peut-être ça la fâcherait, savoir que je garde un bon souvenir d’elle.

Il y aurait une histoire à raconter sur Luz, mais je sais pas trop laquelle.




Ces temps-ci ma vie est déboussolante & décousue. Mon contrat se termine demain & je quitte Toulouse dans deux semaines & je retourne à Québec juste un tout petit peu après. Je traîne des chagrins insidieux auxquels j'ai pas envie d'accorder trop d'attention. J'écoute seulement des chansons qui ne disent rien.



mardi 22 mars 2011





La semaine dernière j'ai vu un film que je recommanderais à personne, un film lent & interminable qui m'a fait réaliser à quel point ça doit être une aventure incroyablement frustrante que d'apprendre le farsi. Bref. La seule bonne chose du film, la seule chose que j'ai aimée, celle qui m'a fait croire au tout début début que peut-être il y aurait, à défaut d'une intrigue palpitante ou de grandes émotions crève-coeur, quelque chose comme une poésie tranquille, délicate, posée dans ce film, la seule que j'ai aimée c'est une scène où une voiture passe entre les énormes rouleaux-éponges d'un lave-auto & que deux personnes, des silhouettes floues barricadées à l'intérieur de la voiture comme dans un cocon, écoutent une espèce de musique lancinante qui pourrait ressembler à du raï mais qui l'est probablement pas, je sais pas. Re-bref. Ça m'a rappelé mon père, qui m'amenait au lave-auto quand j'étais petite, toujours à la fin des longs dimanches d'été, & qui me faisait écouter du Cat Stevens par-dessus tous les grondements & les vrombissements des jets d'eau, & comment j'aimais tellement, tellement regarder les gouttes zigzaguer violemment sur la surface des fenêtres en chantant oh very young avec un accent maladroit.

Une autre chose que j'aime : me retrouver avec une quantité ridiculement petite de monnaie étrangère, genre cent vingt-sept roubles, genre sept livres & vingt-cinq, juste assez peu d'argent pour que ça vaille plus la peine de passer au bureau de change ; m'y résigner joyeusement & tout dépenser en bonbons trop chers dans les magasins de l'aéroport, juste après avoir passé la sécurité.



vendredi 18 mars 2011





...aaah, je dois être à l'aéroport dans pas très longtemps, mais! J'ai reçu tout plein de courriels cette nuit & vraiment je sais pas ce qui s'est passé pour que l'accès au blog soit restreint -- mais je crois que maintenant c'est réglé.

Je croise les doigts & je retourne squeezer mon shampooing dans un minuscule petit contenant de moins de 100 millilitres.



jeudi 17 mars 2011





Vendredi dernier, c'était la journée où je suis arrivée chez moi, très tôt le matin, pour me rendre compte que dans la cuisine ça sentait le poisson & que la moitié de la vaisselle était pas faite & que la moitié qui était faite était mal lavée.

C'était aussi la journée où j'avais trois heures pour repasser derrière les dernières corrections du manuscrit, pour essayer d'expliquer au réviseur linguistique pourquoi je veux pas de huit virgules pour encadrer quatre compléments circonstanciels.

J'avais seulement trois heures parce qu'à 10h30 je devais prendre le train pour Montpellier, un aller-retour en une journée pour une toute petite chose désagréable mais importante.

Dans le train j'ai fini un recueil de nouvelles de Banana Yoshimoto &, pendant une centaine de pages, je me suis sentie toute seule dans le wagon.

Ensuite j'ai vu qu'à côté il y avait des légionnaires, des vrais légionnaires de la Légion étrangère!, un Roumain & un Bosniaque & un Congolais à casquette blanche, carrée, très XIXe siècle, qui allaient à Nîmes & qui ne parlaient pas très bien français, qui mirent de longues minutes pénibles à négocier leurs billets de train au contrôleur. Devant il y avait des vieilles dames qui s'indignaient au-dessus d'un article de journal, quelque chose sur le fait que le FMI aurait approuvé l'essor du secteur privé en Lybie vers la mi-février. Je me suis dit comme si on avait besoin d'une autre preuve que le FMI c'est de la marde & j'ai passé le reste du trajet à espionner distraitement la conversation insipide mais joyeuse d'une mère & de sa fille qui, derrière moi, parlaient du coiffeur qu'elles verraient toutes les deux à Montpellier, une à la suite de l'autre, & de la couleur que leurs cheveux prendraient, & si ça ferait plutôt ressortir le vert ou le marron de leurs yeux.

À Montpellier il y a cinq flots de douze ans qui m'ont filée pendant quarante-cinq minutes dans les petites rues du centre jusqu'à ce que, excédée, je me retourne pour leur dire que okay, vous me gossez, décâlissez. Ça a marché, je sais pas pourquoi. Peut-être qu'ils pensaient que je parlais un argot plus avancé que le leur.

Dans le train du retour il y avait une fille qui fredonnait House of the Rising Sun. Elle était juste derrière moi & la première fois j'ai trouvé ça beau, la première fois je trouvais ça poétique & joli & parfait, mais après la quarante-sixième fois j'avais envie de la frapper.

Vendredi dernier je me suis traînée de la gare jusque chez moi en repensant à toutes les virgules du manuscrit qui ponctuaient mes phrases de travers, qui hachait le rythme en tout petits morceaux indigestes, mais qui valaient probablement pas toutes les angoisses que je tissais depuis le matin, de la gorge jusque dans le creux du ventre.

Mais ça c'était vendredi dernier & ce vendredi, vendredi qui est demain, ce vendredi je prends l'avion & je vais à Londres & je suis jamais allée à Londres. & j'ai hâte. & j'achèterai sûrement au moins un truc kitsch à l'effigie de Kate & William, parce que comme ma grand-mère m'a répété trois fois au téléphone la semaine dernière, une roturière dans la famille royale, it's quite the revolution.



lundi 7 mars 2011





Il fait quinze degrés celsius & j'ai une nouvelle chanson préférée.







Sinon j'ai eu une fin de semaine de cathédrales & d'amour, de mauvais films d'horreur à la télé, de la première crème glacée mangée dehors au soleil, de voyages en train & de livres dévorés en regardant distraitement le paysage couler par la fenêtre, de champagne le vendredi soir & de thé noir au citron le dimanche après-midi & de café instantané le reste du temps.

& il y aurait beaucoup de choses à en dire, mais pas aujourd'hui.