Aujourd'hui j'ai fait comme tout le monde, je suis sortie dehors.
Je suis partie à pied vers la bibliothèque avec les trente-six mille livres que j'avais à rendre, la sangle de mon sac s'enfonçait dans ce creux qu'il y a entre le cou & l'épaule mais c'était pas grave, les premiers jours chauds de printemps endorment toutes les petites douleurs. J'ai croisé un gars qui m'a regardé & qui a rebroussé chemin pour me suivre. Après quatre coins de rues, alors que j'attendais le feu vert pour traverser, il est venu très près de moi & m'a dit j'aime le bruit que tes talons font contre le trottoir. Je me suis dit seigneur cibole, mais il est reparti dans la direction opposée. J'ai enlevé mes écouteurs & j'ai trouvé qu'il exagérait un peu, parce que moi j'entendais pas grand-chose.
À la bibliothèque je suis montée m'asseoir devant les grandes fenêtres du troisième étage. La femme devant moi lisait un gros livre de théories conspirationnistes ; sur la couverture rouge il y avait Michael Jackson, & les tours du World Trade Center, & quelqu'un qui ressemblait à un Amish mais qui aurait pu être Juif hassidique. J'ai lu le premier chapitre du livre de Nicolas Langelier, son roman déguisé en autre chose, mais je l'ai pas emprunté. J'ai regardé par la fenêtre & j'ai suivi des yeux le plus longtemps possible deux backpackers qui arrivaient de la gare d'autobus ; le gars avait sur la tête l'espèce de chignon trop haut de toutes les filles de mon quartier. La fille avait les cheveux détachés & le plus grand sourire du monde dans le visage. Je les ai enviés, juste un tout petit peu, de débarquer dans une Montréal rayonnante de nouvelle chaleur.
Maintenant j'ai un chat, mais un chat qui ne restera pas très longtemps, juste le temps qu'il guérisse d'une grippe féline étrange qui demande une demi-cuillerée de sirop jaunâtre chaque matin. Je suis devenue famille d'accueil pour la SPCA (oui oui, c'est une chose qui existe) & la nuit le chat s'enroule dans mes pieds, ses moustaches me chatouillent. Quand il miaule on dirait presque un roucoulement, quelque chose de délicat et de mélodieux mais d'un peu drôle, aussi. C'est un son qui fait du bien.
mardi 20 mars 2012
jeudi 23 février 2012
samedi 28 janvier 2012
Qu'est-ce qui reste aux journées quand elles sont presque entièrement grises, de l'eau qui stagne dans les grandes flaques de gadoue jusqu'aux petits bouts de ciel qui chatouillent le haut de mes fenêtres? Le thé très rouge, peut-être, mon ukulélé turquoise, le rose de mes lèvres toujours gercées, écrire sur les collines d'un vert humide qui entourent Gasteiz. Tricoter avec application des bas rayés, du jaune & du vert, encore ; tenter de qualifier le orange des taches de rouille qui montent le long des vélos toujours empilés dans la cour intérieure -- orange brunâtre, orange calciné? Écouter Pierre & Marie en boucle & penser à toutes les couleurs que je connais pas. Chartreuse, est-ce que c'est commme une sorte de jaune?
C'est ce que je me demandais hier, mais aujourd'hui il fait beau & j'y pense plus.
Je me suis aperçue que le plus souvent je vois l'acte d'écrire comme quelque chose de très délicat, une petite créature fragile qu'il faut enrober de précautions, de routines particulières, pour laquelle il faut créer des espaces douillets & réconfortants, de bons espaces chauds où le monde extérieur ne s'insinue presque pas. Je suis pas certaine que ce soit vrai. Ces temps-ci tout ce que je fais est très chaotique, j'empile pêle-mêle des phrases qui sortent de nulle part, & c'est pas comme une image de cinéma, je serai jamais cette figure de l'écrivain qui entre littéralement en transe devant l'écran de son ordinateur, mais il y a quelque chose de bon dans le désordre. Ça m'aura pris très longtemps à le comprendre.
Hier la madame au comptoir de la bibliothèque de quartier m'a reconnue quand je suis venue récupérer une réservation, un grand sourire & oui oui oui, je sais que j'ai quelque chose pour toi. & c'est pas la première fois, mais je me suis sentie chez moi ici, à Montréal.
vendredi 20 janvier 2012
Chez moi c'est tout petit & chaque fois que j'y entre ça sent le café, ça embaume le café, une bonne odeur corsée qui réchauffe quelque chose en moi, je pourrais pas dire exactement quoi, peut-être le plexus solaire ou cet endroit que je sais jamais comment décrire, un peu passé la base du cou, là où les clavicules distendent la peau & forment comme ds digues devant toutes les plus petites marées du monde.
Ça me rappelle aussi que je m'étais promis de boire beaucoup moins de café, c'était ma seule & pitoyable & minuscule résolution du Nouvel An, mais ça c'est déjà autre chose.
Cette semaine je suis passée assez systématiquement à travers toutes les archives de Nous sommes les filles &, tsé. C'est ce que vous devriez faire aussi, je pense.
C'était au début du mois de janvier & c'était très tôt le matin ; je suis sortie pour que le froid de l'hiver chasse ce qui me restait de décalage horaire. Il faisait encore presque noir, seulement de grandes traînées de gris pâle dans le fond du ciel, mais au coin de St-Denis & St-Joseph il y avait déjà un squeegee qui plaidait à genoux devant une voiture de police. Il y avait des morceaux de sable & de gros sel sur les trottoirs, & je me suis dit que ça grugerait le tissu de ses pantalons s'il restait comme ça trop longtemps.
J'ai marché longtemps parce que j'avais la tête trop embrumée pour faire autre chose. J'avais laissé mes mitaines chez moi alors après un moment j'ai fait quelque chose que je fais jamais : je suis entrée quelque part pour prendre un déjeuner un oeuf bacon des toasts pleines de beurre à trois & quatre-vingt quinze. Quand la serveuse est venue prendre ma commande je n'avais pas faim, mais dès que j'ai crevé le jaune d'oeuf pour y tremper un bout de pain j'ai eu envie de tout engloutir, il y avait quelque chose dans mon ventre qui s'était ouvert. Je me suis dit que manger c'est comme avoir du chagrin, un peu : plus on pleure & plus on trouve des raisons d'être triste. À la radio il y avait Frank Sinatra qui chantait une chanson de Noël même si ce n'était plus Noël, & ça m'a fait penser à toi.
jeudi 12 janvier 2012
Le 23 décembre j'ai pris une des premières navettes pour l'aéroport, celle de six heures ; de grands bouts de nuit traînaient encore sur la ville, du noir & du gris mais pas vraiment de neige, pas encore. Autour du coin René-Lévesque & Peel il y a trois très petites Latino-Américaines qui sont montées, enrobées comme moi dans de longs foulards de laine & toute une pelure de fatigue. La plus jeune s'est endormie sous son capuchon bordé de fausse fourrure & les deux autres ont entrepris une conversation languissante, toute plein de répétitions & de syllabes encore engourdies par le petit matin. Je me souviens qu'elles se vouvoyaient l'une l'autre avec des usted très formels. J'ai regardé les premières miettes de trafic par la fenêtre en les écoutant parler des congés qu'elles n'auraient pas & de Noël qu'elles passeraient à faire des lits, tapotant les oreillers de leurs mains asséchées par les produits nettoyants.
Moi le soir même je suis restée bloquée à Chicago, dans une grande chambre d'hôtel payée par Air Canada, & je me suis rappelée l'année où je m'étais levée à six heures le premier janvier pour aller nettoyer les restes de la veille du Jour de l'an à l'Auberge Saint-Antoine. À six heures quarante-cinq, les rues de Québec étaient tellement vides & blanches, tellement pleines de ce silence particulier que la neige en tombant tisse dans l'espace, que ça m'avait donné le goût de me lover contre quelqu'un, n'importe qui, parce que partager un moment avec une autre personne c'est aussi le prolonger, juste un peu, en se réservant la possibilité de le revivre plus tard, de verbaliser un souvenir qui n'est pas qu'à nous. Parce que quand il y a quelqu'un d'autre, tout devient juste un peu plus vrai.
& puis je suis arrivée à l'Auberge, & j'ai vu que les chambres étaient sales à en donner mal au coeur, & j'ai eu envie de pleurer. Il y a même une suite, je m'en souviens, qui a réussi à me couper l'appétit pendant à peu près trente-six heures.
Mais le 23 décembre, à Chicago, je me suis endormie en regardant un épisode de Say Yes to the Dress!, une fille confrontée au dilemme de sa vie parce que son père refusait de lui allouer plus de 4500$ pour sa robe de mariée. & le lendemain je suis partie en laissant trois dollars fripés sur l'oreiller.
Je suis arrivée à Toulouse avec soixante-neuf copies d'examen dans mes valises, toutes à corriger avant le six janvier ; je suis repartie avec des livres & une nouvelle robe, le souvenir d'un café en terrasse l'après-midi du 27 décembre, certains chagrins tenaces, on y échappe pas, mais aussi de belles choses dans le ventre & un tout nouvel ukulélé, surtout, que je ne suis pas certaine de savoir accorder comme il faut mais dont je joue tous les jours, au moins juste un peu pour le plaisir d'enterrer mon voisin quand il se remet au piano & aux trémolos de ses mauvaises ballades faites maison.
Ç'a été un très beau Noël.
jeudi 1 décembre 2011
Deux histoires de transport en commun :
C'est toujours mieux d'avoir vécu que d'avoir écrit, je crois, sauf qu'écrire les choses vécues me les rend plus vivantes. C'est une drôle de contradiction.
lundi 3 octobre 2011
Ces temps-ci ça ne va pas très bien, & quand ça ne va pas très bien il y a pas grand-chose à dire.
Depuis que je suis à Montréal que j'écris des histoires sur le Pays basque, des bouts d'histoires éparses qui mènent nulle part ; c'est tellement plus difficile de raconter les endroits qui nous appartiennent pas tout à fait. Mais même après quatre ans je traîne pour Gasteiz une nostalgie dont je vois pas le bout, surtout en ce moment je vois pas le bout, je vois pas quand ça fera comme toutes les autres histoires d'amour avortées, quand ça arrêtera d'élancer le coeur pour devenir autre chose, un souvenir, un chapelet d'anecdotes, la matière peut-être un peu douloureuse mais tout de même malléable avec laquelle on se tresse des fictions. Sur le Pays basque j'écris des histoires qui ne réussissent pas encore à être des histoires, parce que j'arrive pas à faire la différence entre ce qui vaut la peine d'être raconté & ce que je dois garder pour moi, la masse incroyable de détails qui grouille dans mon ventre.
(En général je crois que je m'ennuie plus des pays où j'ai habité que des garçons que j'ai aimés, je sais pas ce que ça dit sur moi.)
Sinon je lis de longs livres & je regarde de longs films (hier The Deer Hunter, est-ce que quelqu'un savait que Christopher Walken a déjà été beau?), comme pour me donner le temps de voir les choses venir. Comme dans : tant que j'ai pas fini The Golden Notebook j'ai pas besoin d'aller mieux, tant que je l'ai pas fini c'est pas grave d'être triste, c'est correct c'est correct c'est correct.
lundi 12 septembre 2011
& ce matin c'est l'heure du tag des boules à mites de Clarence, où il faut ressortir un vieux texte à prétention littéraire et le recopier avec un minimum d'explications contextuelles, pour le plus grand plaisir de tous et toutes.
& évidemment je vais tricher, & donner des explications contextuelles.
J'avais seize ans, c'était l'été 2002, & je passais mes journées à travailler dans un driving range de golf (je suis pas certaine de la traduction -- un terrain de pratique? un champ où taper des balles?). C'était dans le fin fond de McLeods, c'est-à-dire dans le fin fond du Nord du Nouveau-Brunswick, c'est-à-dire l'endroit où j'ai passé quinze ans de ma vie, c'est-à-dire un bout de territoire même pas assez densément peuplé pour obtenir le statut de village, alors j'avais à peu près quatre clients par jour & une petite télé en noir & blanc où je me souviens avoir suivi avec attention la Coupe du monde de soccer (tsé, l'année où la Corée du Sud a surpris tout le monde?) même si j'ai jamais aimé le soccer. Après avoir lu quarante-cinq livres en deux mois & demi, j'ai commencé une espèce de roman, que j'écrivais à l'encre violette (très importante, l'encre violette) sur des feuilles mobiles pour ensuite tout recopier très lentement à l'ordinateur durant mes jours de congé. J'ai réussi à étirer ça sur soixante-deux pages avant de l'abandonner à la mi-septembre. C'est en général très très ennuyant (je pense que je comprenais pas encore tout à fait le principe de l'intrigue) & pas mal abusivement mélodramatique, comme ici :
Peu importe la cause réelle de son état, ce n’est pas la première fois qu’elle exige mon support moral. Ma mère a un tempérament artistique, après tout, et elle lutte contre la mélancolie, les frivolités, les excès. C’est connu: une fois l’an, elle déprime, elle sombre jusqu’au fond de l’abîme et elle refuse de remonter. Si je suis chanceuse, ça se passe durant l’hiver, tandis que les premières neiges de décembre m’aveuglent et m’engloutissent au fond de ma semi-campagne. Malheureusement, à tous les deux ou trois étés, elle se décide au mois de juin et s’empresse ensuite de m’entraîner au fond du trou noir qui lui sert de repaire. Subitement, nous sommes deux à nous débattre contre les pluies torrentielles de l’angoisse et du désespoir, et ma mère s’arrange habituellement pour se recroqueviller sous le seul parapluie que nous possédons.
Avec les années, j’ai appris à m’éloigner, comme on évite le noyé pris de panique qui agrippe tout ce qui passe. Ce n’est pas la plus belle des images illustrant l’amour qui unit une fille à sa mère, mais c’est celle que les chagrins de la mienne m’inspirent. Si j’ai le malheur de m’approcher, de caresser sa joue du bout des doigts ou de lui murmurer quelques paroles de réconfort, je sais qu’elle m’enlèvera tout ce qui m’empêche de m’effondrer, tout simplement parce qu’elle ne peut pas faire autrement. Ce n’est pas qu’elle veule m’étouffer, non; c’est seulement qu’elle n’a pas assez d’énergie pour penser aux autres. Et quand on sait combien elle s’intéresse à ma vie et à mes rêves en temps normal, c’est facile d’imaginer à quel point elle devient égoïste lorsque sa vision s’assombrit. Malgré tous ses défauts, j’aime bien ma mère, mais c’est impossible d’aider quelqu’un qui veut vous écraser. Il n’y a qu’une fragilité apparente, dans ces cas-là, et aucune considération pour le sauveteur.
On voit que j'avais une belle appréciation des figures de style.
lundi 5 septembre 2011
Ce matin je faisais du ménage & j'ai eu comme une illumination. C'est pas quelque chose qui m'arrive souvent -- avoir une illumination, & puis faire du ménage. Dans le sens de : faire du ménage, je le fais pas assez souvent, je pense que personne le fait assez souvent, mais en entrant dans un nouvel appartement j'ai toujours les meilleures des meilleures intentions du monde, avec la plus longue liste possible de choses saines & bonnes & vraies à implanter immédiatement dans mon quotidien, alors c'est ça, une semaine que je suis ici & je fais déjà du ménage, du vrai de vrai ménage, le haut des fenêtres & l'aspirateur entre les lattes de bois du plancher & le spray le plus incroyablement chimique de la planète pour désencrasser le four & le balais jusque dans le fin fond du garde-robe de l'entrée. Aussi dans le sens de : c'est la première fois que j'ai une illumination en faisant du ménage. (Je crois pas que le ménage soit habituellement propice aux illuminations? Mais faudrait creuser le sujet.) C'est peut-être aussi une des premières fois où j'ai une illumination (commencez-vous à être tannés de ce mot? parce que moi oui), parce que dans la vie je fais les choses petit à petit, & les pense petit à petit, & arrive à de grandes décisions après les avoir mûries durant à peu près trois mois & demi. Donc pas beaucoup de spontanéité, c'est triste mais faut le dire, & pas d'illuminations non plus.
Bref. Ce qui est arrivé ce matin, c'est que je faisais du ménage après avoir passé deux heures à me dire que je devrais commencer, & une demi-heure à construire soigneusement une playlist propice au ménage (l'adverbe que j'aimerais utiliser ici c'est painstakingly, dans le sens de lentement & avec juste assez de concentration pour que ça commence à donner un peu mal à la tête, mais j'arrive pas à trouver une traduction qui dise exactement toutes ces choses-là), & je me suis rendu compte qu'en général je faisais pas assez souvent le ménage parce que je sais que si je commence je vais y être plongée au moins une demi-journée, parce que je veux toujours que ce soit le ménage qui surpasse tous les autres ménages, qu'après mon passage les planchers brillent à en écorcher les yeux, que l'appartement au complet embaume le propre & l'aéré & le sain & le douillet & que je puisse m'asseoir deux minutes sur une chaise & me dire ça y est, c'est fait, tout est juste parfait. & je me suis aperçue que (voici l'illumination qui arrive, on l'attendait depuis un paragraphe & demi) je vois l'écriture un peu comme ça, beaucoup comme ça, même ici où c'est supposé être informel & toujours au moins un peu broche à foin, & j'écris pas assez souvent parce que quand j'écris je voudrais dire tout ce que j'ai à dire en même temps, en même temps mais subtilement, doucement, de la façon la plus agréablement détournée mais la plus claire possible, je voudrais dire tout ce que j'ai à dire exactement & comme, je sais pas, incomparablement -- je voudrais dire les choses de façon précise & belle & parfaite tout en sachant que c'est impossible, alors je me retrouve avec comme une montagne de choses sur lesquelles je voudrais écrire & sur lesquelles j'écris jamais, parce que c'est compliqué & que j'arrive pas à les formuler comme je voudrais.
Comme : il y a quelques semaines ma petite soeur a revu une fille avec qui je suis allée à l'école, & la fille lui a dit de me dire qu'elle me félicitait pour le livre, & aussi qu'elle avait toujours été certaine que moi je ferais des grandes choses dans la vie, & ça m'a fâché parce c'est une fille qui m'a rendu la vie misérable à treize ans & demi & que j'aurais mieux aimé avoir une once de sympathie de sa part à cet âge-là que des esties de j'ai toujours su que enthousiastes maintenant.
Comme : parce qu'à la petite école & après à la polyvalente j'ai toujours toujours toujours eu de très bonnes notes, j'ai passé une très grande partie de ma vie à entendre tout le monde rassurer les autres que l'école c'était pas la vraie vie & que eux seraient bons dans la vraie vie & que c'est ce qui comptait, la vraie de vraie vie & les talents qui s'apprennent pas à l'école, & c'est pas dramatique mais j'ai quand même essayé jusqu'à quatorze ou quinze ans d'être moi aussi bonne dans la vraie vie, peu importe ce que ça peut vouloir dire, être débrouillarde & pleine à ras bord de gros bons sens & avoir des projets d'avenir concrets & pas une once d'imagination (mon dieu, un peu plus & c'est la plateforme politique de l'ADQ), & j'ai eu pendant trois ans un prof de physique horrible qui imposait des exercices de laboratoire que personne pouvait compléter juste pour avoir la satisfaction de me voir rater quelque chose, & ça me rend triste de pas avoir réalisé plus tôt que ce que j'étais c'était assez, ç'a toujours été assez, & que c'est pas grave si je serai jamais capable de faire des travaux de rénovation d'envergure, ou sauver des vies, ou identifier toutes les forces qui entrent en jeu dans le plan incliné le plus stupidement conçu du monde.
Comme : tout le monde a des histoires d'adolescence crève-coeur parce que l'adolescence c'est crève-coeur, mais. Ça rend pas les choses moins laides quand j'y repense.
Comme : ça devient déprimant & c'est pas là où je voulais aller, mais pour une fois je vais laisser les choses où elles sont & juste ajouter que je sais pas trop ce que je fais ici, je sais pas trop à quoi sert cet espace-ci, mais j'ai envie que ce soit pas seulement doux ou joli ou serein ou douillet, j'ai envie que parfois ce soit pour moi, pour les choses que j'ai envie de dire, même mal, parce que sinon à quoi ça sert? & parce que ces temps-ci j'ai envie d'honnêteté, partout, dans la fiction & dans les gens que je rencontre, & la moindre des choses ce serait quand même de m'y mettre un peu moi aussi, je pense.
dimanche 4 septembre 2011
Il y a deux choses qui se rencontrent dans la cour intérieure bétonnée de mon nouvel immeuble, mais certainement pas beaucoup de soleil & pas beaucoup plus de gens : ce qu'il y a c'est de la musique, plutôt (en ce moment : le gars d'à côté qui fait des vocalises au piano, The Decemberists qui coulent du deuxième étage, & comme un fond de quelque chose qui ressemble à du Annie Villeneuve & qui vient de, je sais pas, cet endroit où vont agoniser les mauvaises power ballads avant de sortir de la mémoire collective), la musique, donc, & la dizaine de vélos qui s'entortillent dans le rack trop petit & s'accrochent aux poutres de l'escalier. Moi j'espionne la seule fille qui utilise le sien tous les jours & je lis du Asimov pour la première fois de ma vie & je laisse les fenêtres ouvertes même quand il pleut & je pense m'acheter un ukulélé pour accompagner le voisin dans ses gammes & je suis contente d'être ici, même toute seule, même sans toi, parce que c'est ça l'automne, le début & la mort de plein de choses en même temps.