Hier je me suis rappelée de Luz, petite chose rachitique & autoritaire qui m’aura forcée, pendant deux semestres d’affilée, à décortiquer de longues phrases en espagnol, à les triturer jusqu’à les réduire à leurs plus simples éléments, sintagma nominal verbal ou je sais plus quoi d’autre. Estie. J’ai tout oublié de mes cours de grammaire espagnole, sauf Luz. & peut-être une coupelle de verbes irréguliers.
Hier je me suis rappelée de Luz qui entrait toujours dans la classe en faisant claquer ses talons sur les vieux planchers usés, de très belles bottes qu’elle préservait de la neige & du sel & de l’hiver mais j’ai aucune idée comment, moi je devais traîner à peu près deux pouces de calcaire incrusté dans le cuir des miennes, Luz entrait dans la classe & elle était toujours la même, le visage dur, le corps sec, rien chez elle qui puisse trahir même un tout petit morceau de chaleur. Elle avait un prénom de lumière, mais pas grand-chose d’autre de ce côté-là. Des taches de rousseur éparpillées sur son petit visage fermé, des cheveux noirs, des robes qui flottaient sur elle, s’accrochaient à ses clavicules, de très jolies mains aux longs doigts qui désignaient toujours subitement, irrévocablement, joven, le toca!, c’est votre tour, au tableau, qu’est-ce que vous attendez pour m’entretenir de syntagmes verbaux?
Luz avait trente-deux ans mais les méthodes pédagogiques des bonnes sœurs qui passaient leur temps à tirer les oreilles de ma mère.
Luz (que je n’ai jamais appelée Luz, que j’aurais jamais osé, devant qui je passais de trop longues secondes à hésiter entre señora & señorita), Luz c’est la première personne que j’ai rencontrée qui faisait aussi peu d’effort pour être agréable. L’apprécier demandait un effort de volonté extraordinaire & ça, juste ça, ça forçait une certaine admiration involontaire, un élan mal placé d’enthousiasme pour une personne qui, vraiment, honnêtement, s’en câlissait.
Alors hier j’ai repensé à Luz, petite chose rachitique & autoritaire qui m’a simultanément terrorisée & fascinée pendant huit mois, & je me suis dit que peut-être ça la fâcherait, savoir que je garde un bon souvenir d’elle.
Il y aurait une histoire à raconter sur Luz, mais je sais pas trop laquelle.
Ces temps-ci ma vie est déboussolante & décousue. Mon contrat se termine demain & je quitte Toulouse dans deux semaines & je retourne à Québec juste un tout petit peu après. Je traîne des chagrins insidieux auxquels j'ai pas envie d'accorder trop d'attention. J'écoute seulement des chansons qui ne disent rien.
mercredi 13 avril 2011
mardi 22 mars 2011
La semaine dernière j'ai vu un film que je recommanderais à personne, un film lent & interminable qui m'a fait réaliser à quel point ça doit être une aventure incroyablement frustrante que d'apprendre le farsi. Bref. La seule bonne chose du film, la seule chose que j'ai aimée, celle qui m'a fait croire au tout début début que peut-être il y aurait, à défaut d'une intrigue palpitante ou de grandes émotions crève-coeur, quelque chose comme une poésie tranquille, délicate, posée dans ce film, la seule que j'ai aimée c'est une scène où une voiture passe entre les énormes rouleaux-éponges d'un lave-auto & que deux personnes, des silhouettes floues barricadées à l'intérieur de la voiture comme dans un cocon, écoutent une espèce de musique lancinante qui pourrait ressembler à du raï mais qui l'est probablement pas, je sais pas. Re-bref. Ça m'a rappelé mon père, qui m'amenait au lave-auto quand j'étais petite, toujours à la fin des longs dimanches d'été, & qui me faisait écouter du Cat Stevens par-dessus tous les grondements & les vrombissements des jets d'eau, & comment j'aimais tellement, tellement regarder les gouttes zigzaguer violemment sur la surface des fenêtres en chantant oh very young avec un accent maladroit.
Une autre chose que j'aime : me retrouver avec une quantité ridiculement petite de monnaie étrangère, genre cent vingt-sept roubles, genre sept livres & vingt-cinq, juste assez peu d'argent pour que ça vaille plus la peine de passer au bureau de change ; m'y résigner joyeusement & tout dépenser en bonbons trop chers dans les magasins de l'aéroport, juste après avoir passé la sécurité.
vendredi 18 mars 2011
...aaah, je dois être à l'aéroport dans pas très longtemps, mais! J'ai reçu tout plein de courriels cette nuit & vraiment je sais pas ce qui s'est passé pour que l'accès au blog soit restreint -- mais je crois que maintenant c'est réglé.
Je croise les doigts & je retourne squeezer mon shampooing dans un minuscule petit contenant de moins de 100 millilitres.
jeudi 17 mars 2011
Vendredi dernier, c'était la journée où je suis arrivée chez moi, très tôt le matin, pour me rendre compte que dans la cuisine ça sentait le poisson & que la moitié de la vaisselle était pas faite & que la moitié qui était faite était mal lavée.
C'était aussi la journée où j'avais trois heures pour repasser derrière les dernières corrections du manuscrit, pour essayer d'expliquer au réviseur linguistique pourquoi je veux pas de huit virgules pour encadrer quatre compléments circonstanciels.
J'avais seulement trois heures parce qu'à 10h30 je devais prendre le train pour Montpellier, un aller-retour en une journée pour une toute petite chose désagréable mais importante.
Dans le train j'ai fini un recueil de nouvelles de Banana Yoshimoto &, pendant une centaine de pages, je me suis sentie toute seule dans le wagon.
Ensuite j'ai vu qu'à côté il y avait des légionnaires, des vrais légionnaires de la Légion étrangère!, un Roumain & un Bosniaque & un Congolais à casquette blanche, carrée, très XIXe siècle, qui allaient à Nîmes & qui ne parlaient pas très bien français, qui mirent de longues minutes pénibles à négocier leurs billets de train au contrôleur. Devant il y avait des vieilles dames qui s'indignaient au-dessus d'un article de journal, quelque chose sur le fait que le FMI aurait approuvé l'essor du secteur privé en Lybie vers la mi-février. Je me suis dit comme si on avait besoin d'une autre preuve que le FMI c'est de la marde & j'ai passé le reste du trajet à espionner distraitement la conversation insipide mais joyeuse d'une mère & de sa fille qui, derrière moi, parlaient du coiffeur qu'elles verraient toutes les deux à Montpellier, une à la suite de l'autre, & de la couleur que leurs cheveux prendraient, & si ça ferait plutôt ressortir le vert ou le marron de leurs yeux.
À Montpellier il y a cinq flots de douze ans qui m'ont filée pendant quarante-cinq minutes dans les petites rues du centre jusqu'à ce que, excédée, je me retourne pour leur dire que okay, vous me gossez, décâlissez. Ça a marché, je sais pas pourquoi. Peut-être qu'ils pensaient que je parlais un argot plus avancé que le leur.
Dans le train du retour il y avait une fille qui fredonnait House of the Rising Sun. Elle était juste derrière moi & la première fois j'ai trouvé ça beau, la première fois je trouvais ça poétique & joli & parfait, mais après la quarante-sixième fois j'avais envie de la frapper.
Vendredi dernier je me suis traînée de la gare jusque chez moi en repensant à toutes les virgules du manuscrit qui ponctuaient mes phrases de travers, qui hachait le rythme en tout petits morceaux indigestes, mais qui valaient probablement pas toutes les angoisses que je tissais depuis le matin, de la gorge jusque dans le creux du ventre.
Mais ça c'était vendredi dernier & ce vendredi, vendredi qui est demain, ce vendredi je prends l'avion & je vais à Londres & je suis jamais allée à Londres. & j'ai hâte. & j'achèterai sûrement au moins un truc kitsch à l'effigie de Kate & William, parce que comme ma grand-mère m'a répété trois fois au téléphone la semaine dernière, une roturière dans la famille royale, it's quite the revolution.
lundi 7 mars 2011
Il fait quinze degrés celsius & j'ai une nouvelle chanson préférée.
dimanche 27 février 2011
Le problème avec un site comme goodreads, c'est que ça fait naître en moi l'envie impossible d'établir une bonne fois pour toutes la liste de tous les livres que j'ai lus dans ma vie, une liste parfaite & exhaustive qui recenserait toutes les pensées & tous les sentiments que j'ai eus pendant ou avant ou après mes lectures, tout ce qui a pu me passer par la tête entre deux paragraphes, toutes les choses que j'aurais désespérément voulu avoir écrites, tout ce que tous les livres que j'ai lus m'ont jamais donné envie de devenir.
Bref. C'est obsédant, mais c'est quand même mieux que les cahiers à papier quadrillé que je passe mon temps à perdre, à malmener &/ou à imprégner de ronds de café tiède.
Ce matin il était sept heures & j'étais allongée sur le lit & je regardais le ciel & je me sentais, plutôt qu'heureuse ou paisible ou amoureuse ou toutes ces autres choses que j'ai l'habitude de décrire, je me sentais surtout isolée. C'est aussi ça, Toulouse : une ville où je n'ai pas d'amis.
Mes colocataires anglais boivent de la chicorée, préparent du boeuf stroganoff ou du canard à l'orange les soirs où ils n'ont rien de mieux à faire, rient à gorge déployée tous les matins dans la cuisine, s'aiment beaucoup & ne font jamais, jamais la vaisselle.
Il n'y a pas assez de rues à Toulouse pour les milliers & les milliers de héros de la Résistance que la ville, que la France au grand complet a vraisemblablement envie de célébrer. & quand c'est pas les rues qui commémorent leur nom, ce sont les documentaires à la télé le dimanche soir, ou l'ouverture d'un énième minuscule petit musée de la Résistance dans une ville de quatre mille trois cents habitants, ou un concours d'art oratoire pour jeunes lycéens à l'horaire surchargé. C'est l'obsession nationale. Je m'y habituerai jamais.
Chaque fois que je prends le métro à St-Agne, juste à côté de la plus petite gare de la ville, je sais qu'il y aura toujours un bout de musique ridiculement drôle pour me remonter le moral -- une chanson de reggaeton que j'ai pas entendue depuis les quatre mois au Pérou, un Time of My Life tellement remixé qu'il tire sur le trance, &, une très mémorable fois où je me suis pincée tellement j'y croyais pas, la version russe botchée de Belle.
Mais quand je suis loin de St-Agne & que la tranquillité des dimanches me serre les tempes, je m'allonge dans les carrés de soleil que la fenêtre dessine sur mon lit pour regarder la première saison de Six Feet Under huit ans après tout le monde, manger de la compote de pommes, écrire des cartes postales, retourner au café instantané & lire des briques arides de cinq cents pages sur le terrorisme international.
mercredi 16 février 2011
Chaque matin depuis que je suis à Toulouse je me lève & je fais du thé à la menthe & je pose la tasse sur le coin de mon très petit pupitre & j'écris de trop longues phrases à l'encre noire dans un cahier. Quand je le referme c'est pour aller au travail, où chaque fois en entrant dans le local je me dis, à go je suis une employée modèle! À deux heures & six de l'après-midi, j'ai toujours besoin de beaucoup de chocolat pour m'en rappeler.
Souvent je me demande si Chekhov était un bon médecin.
(Je me relis & j'ai l'impression d'être en train de me comparer à Chekhov. C'est pas ça. C'est juste que je me demande si j'aurai un jour une job qui me donne pas envie de toujours un peu botcher la job. Une job à laquelle je finirai pas toujours par voler de petits bouts de temps pour écrire des phrases croches dans des marges de documents qui parlent d'économie sociale & de pépinières d'entreprises en France.)
mardi 15 février 2011
Hier c'était un lundi gris & pluvieux & froid & morose, une journée pour sacrer en pleine rue contre les trous dans mes bottes (la seule constante dans ma vie : j'use toutes mes bottes jusqu'à la corde en moins de quatre mois sans jamais comprendre comment, c'en est presque un talent), une journée pour m'allonger à plat ventre sur mon lit & lire une grosse brique victorienne, Trollope ou Dickens ou Wilkie Collins, faire du thé en essayant de me convaincre que j'ai pas vraiment envie de café, hier c'était une journée pour faire semblant que c'est dimanche & que la vraie de vraie vie sérieuse peut attendre à demain.
Finalement ç'a été autre chose, une journée de fleurs rouges pour moi qui sait jamais quoi faire avec les fleurs, couper les tiges en biseau et les faire tenir en équilibre dans un récipient toujours trop trapu, regarder les fleurs partir dans toutes les directions, s'affaler en éventail, les retenir d'une main maladroite, sont ben belles! ; une journée de pizza sur la rue du Taur, à se rendre compte en payant que du plafond il y a des angelots dodus, dodus & horriblement laids, qui nous regardent compter notre petit change depuis leur grappe de nuages peints sur un coin de ciel trop bleu ; une journée à boire de la bière dans des bottes irrémédiablement trouées, il y a des choses qui s'arrangent pas, à te battre au pool & à regarder La peau douce en me disant que Truffaut, le nom Truffaut, ça me fait quand même toujours penser aux cochons qui reniflent le sol pour y trouver des champignons.
Aujourd'hui je lis Doris Lessing & j'écoute PJ Harvey & j'y trouve la même chose, la même envie moi aussi de dire les choses comme elles méritent d'être dites, même quand c'est brusque, même quand c'est dur, même quand ça fait plaisir à personne.
La chose que je trouve difficile, parfois, c'est de vouloir être toute seule, avoir désespérément, incorrigiblement besoin d'être toute seule, isolée même des gens que j'aime le plus -- & puis me rendre compte, aussitôt que ça m'arrive, que peut-être pas tant que ça.
mardi 8 février 2011
Secret : quand on lit ensemble, j'ai pas vraiment envie de lire.
Ça fait des mois & des mois que je passerais des heures & des heures à rien faire avec toi. Ça me déconcerte. J'ai aimé des gens avant, j'ai aimé beaucoup de gens avant, je suis presque triste d'avoir aimé autant de gens avant toi, mais jamais j'en ai été aussi ralentie, aussi bouleversée & chamboulée & adoucie, apaisée, amadouée. J'ai juste de mauvaises métaphores pour en parler, des choses comme 'rentrer au port', des choses qui parlent de moi comme si j'étais un grand bateau à voile perdu en mer, c'est ridicule, un peu plus & je deviens quoi, une baleine échouée? C'est difficile de rendre justice aux jolies choses & c'est difficile de parler d'amour sans tomber dans le convenu, sans se perdre dans des mots tellement usés qu'ils restent figés sur le papier.
C'est difficile pour moi, & ça c'est à la fois grisant & horriblement terrifiant, de trouver ma vie intéressante si t'es pas là pour m'écouter te la raconter.
Dans un autre ordre d'idée : c'est sidérant le nombre de gens qui arrivent ici en tapant 'grosse laide' dans leur engin de recherche. (Merci, ça me fait plaisir.)
& aussi, juste pour pas finir sur une note aussi désolante pour mon estime de moi : plus il fait chaud dehors & plus je deviens frileuse. À Toulouse il fait dix-sept degrés aujourd'hui mais j'ai de grands frissons qui me caressent les avant-bras ; ma soeur me dit c'est un retour de balance, tsé, pour être pognée dans le sud de la France en plein mois de février. Elle me dit arrête de chialer, & moi je m'ennuie d'elle comme c'est pas possible.
& aussi aussi : aujourd'hui j'ai appris que dans trois mois & deux jours, dans juste un peu plus que trois petits mois, j'ai un livre qui sera disponible en librairie.
Je sais pas comment c'est arrivé mais je suis passée de hier soir, étendue dans mon lit à reconnaître dans le ciel la ceinture d'Orion, à ce matin, la tasse de thé à la menthe sur le coin du pupitre & le stylo & le carnet & la pénombre de ma chambre, la rue qui s'éveille tout doucement en bas, je suis passée de hier soir à ce matin à juste tout à l'heure, heureuse de prendre le métro & de grimper avec une énergie sûrement un peu inutile les marches de l'escalier roulant, avaler le trottoir avec l'envie de me rouler dans l'air ensoleillé, je sais pas comment mais je suis passée de tout ça à là, maintenant, à me rendre compte que ma propriétaire est complètement, parfaitement, fondamentalement folle. & que mes problèmes, ce à quoi je pense pour l'instant comme à des problèmes, sont seulement le tout début de quelque chose qui me fera une contrariété pénible dans la gorge.
J'imagine qu'on peut pas tout avoir.
En attendant je vais continuer à travailler, sur les choses qui me rapportent des sous & sur celles qui m'en donneront jamais, à lire Mémoires d'Hadrien & à me plonger la tête dans ses longues phrases lentes & contemplatives, à me dire que y'en aura pas de facile mais qu'au moins, au pire des pires, ça me fera de drôles d'anecdotes à raconter plus tard.
(C'est toujours la même consolation, non? Il t'arrive des dégueulasseries, mais au moins ça te fera quelque chose à décrire après, un quelque chose sur lequel broder des dizaines & des dizaines d'histoires.)