Chaque matin depuis que je suis à Toulouse je me lève & je fais du thé à la menthe & je pose la tasse sur le coin de mon très petit pupitre & j'écris de trop longues phrases à l'encre noire dans un cahier. Quand je le referme c'est pour aller au travail, où chaque fois en entrant dans le local je me dis, à go je suis une employée modèle! À deux heures & six de l'après-midi, j'ai toujours besoin de beaucoup de chocolat pour m'en rappeler.
Souvent je me demande si Chekhov était un bon médecin.
(Je me relis & j'ai l'impression d'être en train de me comparer à Chekhov. C'est pas ça. C'est juste que je me demande si j'aurai un jour une job qui me donne pas envie de toujours un peu botcher la job. Une job à laquelle je finirai pas toujours par voler de petits bouts de temps pour écrire des phrases croches dans des marges de documents qui parlent d'économie sociale & de pépinières d'entreprises en France.)
mercredi 16 février 2011
mardi 15 février 2011
Hier c'était un lundi gris & pluvieux & froid & morose, une journée pour sacrer en pleine rue contre les trous dans mes bottes (la seule constante dans ma vie : j'use toutes mes bottes jusqu'à la corde en moins de quatre mois sans jamais comprendre comment, c'en est presque un talent), une journée pour m'allonger à plat ventre sur mon lit & lire une grosse brique victorienne, Trollope ou Dickens ou Wilkie Collins, faire du thé en essayant de me convaincre que j'ai pas vraiment envie de café, hier c'était une journée pour faire semblant que c'est dimanche & que la vraie de vraie vie sérieuse peut attendre à demain.
Finalement ç'a été autre chose, une journée de fleurs rouges pour moi qui sait jamais quoi faire avec les fleurs, couper les tiges en biseau et les faire tenir en équilibre dans un récipient toujours trop trapu, regarder les fleurs partir dans toutes les directions, s'affaler en éventail, les retenir d'une main maladroite, sont ben belles! ; une journée de pizza sur la rue du Taur, à se rendre compte en payant que du plafond il y a des angelots dodus, dodus & horriblement laids, qui nous regardent compter notre petit change depuis leur grappe de nuages peints sur un coin de ciel trop bleu ; une journée à boire de la bière dans des bottes irrémédiablement trouées, il y a des choses qui s'arrangent pas, à te battre au pool & à regarder La peau douce en me disant que Truffaut, le nom Truffaut, ça me fait quand même toujours penser aux cochons qui reniflent le sol pour y trouver des champignons.
Aujourd'hui je lis Doris Lessing & j'écoute PJ Harvey & j'y trouve la même chose, la même envie moi aussi de dire les choses comme elles méritent d'être dites, même quand c'est brusque, même quand c'est dur, même quand ça fait plaisir à personne.
La chose que je trouve difficile, parfois, c'est de vouloir être toute seule, avoir désespérément, incorrigiblement besoin d'être toute seule, isolée même des gens que j'aime le plus -- & puis me rendre compte, aussitôt que ça m'arrive, que peut-être pas tant que ça.
mardi 8 février 2011
Secret : quand on lit ensemble, j'ai pas vraiment envie de lire.
Ça fait des mois & des mois que je passerais des heures & des heures à rien faire avec toi. Ça me déconcerte. J'ai aimé des gens avant, j'ai aimé beaucoup de gens avant, je suis presque triste d'avoir aimé autant de gens avant toi, mais jamais j'en ai été aussi ralentie, aussi bouleversée & chamboulée & adoucie, apaisée, amadouée. J'ai juste de mauvaises métaphores pour en parler, des choses comme 'rentrer au port', des choses qui parlent de moi comme si j'étais un grand bateau à voile perdu en mer, c'est ridicule, un peu plus & je deviens quoi, une baleine échouée? C'est difficile de rendre justice aux jolies choses & c'est difficile de parler d'amour sans tomber dans le convenu, sans se perdre dans des mots tellement usés qu'ils restent figés sur le papier.
C'est difficile pour moi, & ça c'est à la fois grisant & horriblement terrifiant, de trouver ma vie intéressante si t'es pas là pour m'écouter te la raconter.
Dans un autre ordre d'idée : c'est sidérant le nombre de gens qui arrivent ici en tapant 'grosse laide' dans leur engin de recherche. (Merci, ça me fait plaisir.)
& aussi, juste pour pas finir sur une note aussi désolante pour mon estime de moi : plus il fait chaud dehors & plus je deviens frileuse. À Toulouse il fait dix-sept degrés aujourd'hui mais j'ai de grands frissons qui me caressent les avant-bras ; ma soeur me dit c'est un retour de balance, tsé, pour être pognée dans le sud de la France en plein mois de février. Elle me dit arrête de chialer, & moi je m'ennuie d'elle comme c'est pas possible.
& aussi aussi : aujourd'hui j'ai appris que dans trois mois & deux jours, dans juste un peu plus que trois petits mois, j'ai un livre qui sera disponible en librairie.
Je sais pas comment c'est arrivé mais je suis passée de hier soir, étendue dans mon lit à reconnaître dans le ciel la ceinture d'Orion, à ce matin, la tasse de thé à la menthe sur le coin du pupitre & le stylo & le carnet & la pénombre de ma chambre, la rue qui s'éveille tout doucement en bas, je suis passée de hier soir à ce matin à juste tout à l'heure, heureuse de prendre le métro & de grimper avec une énergie sûrement un peu inutile les marches de l'escalier roulant, avaler le trottoir avec l'envie de me rouler dans l'air ensoleillé, je sais pas comment mais je suis passée de tout ça à là, maintenant, à me rendre compte que ma propriétaire est complètement, parfaitement, fondamentalement folle. & que mes problèmes, ce à quoi je pense pour l'instant comme à des problèmes, sont seulement le tout début de quelque chose qui me fera une contrariété pénible dans la gorge.
J'imagine qu'on peut pas tout avoir.
En attendant je vais continuer à travailler, sur les choses qui me rapportent des sous & sur celles qui m'en donneront jamais, à lire Mémoires d'Hadrien & à me plonger la tête dans ses longues phrases lentes & contemplatives, à me dire que y'en aura pas de facile mais qu'au moins, au pire des pires, ça me fera de drôles d'anecdotes à raconter plus tard.
(C'est toujours la même consolation, non? Il t'arrive des dégueulasseries, mais au moins ça te fera quelque chose à décrire après, un quelque chose sur lequel broder des dizaines & des dizaines d'histoires.)
lundi 7 février 2011
Dans ma chambre il y a une grande porte-fenêtre qui donne sur un début de balcon, un demi ou un tiers ou un tout petit quart de balcon dans lequel tremper ses orteils. Quand je rentre du travail il fait quinze degrés & j'ouvre toutes grandes les portes malgré le bruit de l'heure de pointe & des klaxons six étages plus bas ; quand je me couche je me tortille sur le matelas pour voir un grand pan de ciel et trois étoiles pâles, très pâles dans la nuit éclairée de la ville ; quand je m'éveille il y a deux moineaux qui chantonnent sur la balustrade en fer forgé. Souvent mes deux colocs british sont déjà en train de parler trop fort au-dessus de leur Twinning's English Breakfast Tea, souvent j'aimerais me rendormir mais je peux pas, mais je me dis cibole, y'a des choses pires que ça dans la vie.
À Bordeaux la Garonne est plus large qu'à Toulouse, & avec la brume on pourrait presque dire qu'on commence à pas voir l'autre rive, qu'il me dit en riant. Le long du fleuve il y a les lignes pures des boulevards & des bâtiments, des milliers de lignes droites qui étourdissent un peu à force de ne jamais se terminer, & moi je pense à Pétersbourg & au Palais d'Hiver couleur menthe & à la rue Rossi, la rue aux dimensions parfaites.
Nous marchons lentement, mes doigts froids dans sa paume & la Garonne accrochée au coin de l'oeil, & il me dit l'année passée je devais aller à Malmö & finalement ç'a pas marché & finalement je suis allé à Moscou. & je me rappelle Malmö, Malmö qui se prononce Mal-meuh, & je me rappelle le hostel un peu excentré où j'avais dû entrer par effraction, un vingt-sept décembre noir & froid froid froid, parce que la porte était verrouillée & qu'on m'avait donné le mauvais code, je m'étais glissée par une fenêtre après avoir laissé mon gros sac à dos dans la neige mouillé & sur le coup ça m'avait même pas fâchée, j'avais surtout regretté de ne pas avoir personne avec qui partager tout de suite mon triomphe. J'essaie de l'imaginer dans Malmö, dans ce que je me souviens de la ville, une tuque de laine enfoncée sur la tête & toujours ses très longs cils qui caressent des dizaines de taches de rousseur, & je peux pas. Je pense, les choses tiennent à pas grand-chose ; je pense à Marie-Jo Thério qui chante j'me réveille j'pensais j'aurais pu être du plastique dans une dump au New Jersey. Je me dis que tout est précaire & précieux & ça me rend toutes sortes de choses, je sais pas, ça me rend reconnaissante & craintive & heureuse & téméraire & amoureuse.
mercredi 2 février 2011
Il m'arrive des choses grandes & dures & vraies. Mais comme chaque fois que j'ai mal à la tête de tant vouloir être honnête, la seule chose dont j'ai envie c'est de lire des livres & de parler de livres & de faire des listes de livres, des livres dans lesquels il fait bon se creuser une tanière où vivre un moment, un espace douillet où tout est déjà écrit.
Je lis mon premier Bolaño & quand je tourne la dernière page, quand j'arrive à la dernière phrase, quand je laisse rouler le dernier R dans ma tête, j'ai l'impression d'arriver à une époque charnière de ma vie. (Un peu plus & je m'exclame théâtralement, le dos de la main rejetée contre le front, Bob, Bob, where have you been all my life? Sauf que non.) Il y a le Chili & il y a des poètes qui ne font que lire lire lire & écrire écrire écrire & il y a des violences tordues dans les marges des pages & il y a toutes sortes de quêtes & de la poésie écrite dans le ciel & des mouvements littéraires inventés & des crimes que personne ne nomme. Bref. C'est bon à s'en pitcher dans les murs.
Je lis des choses moins transcendantes. Par exemple : une histoire de la géométrie où l'auteur passe plus de temps à faire des jokes plates sur ses fils (?) qu'à parler de la théorie des cordes. Mais le reste du temps je lis de bonnes choses. Je lis Anaïs Nin, aussi pour la première fois ; je lis un roman sur la guerre du Biafra qui s'étale, merveilleusement tentaculaire, dans tous les dédales possibles. Je vais à la Médiathèque & je m'accapare tout ce qu'il y a de bon dans les rayons, je m'accroupis pour mieux lire les titres sur les tablettes qui rasent le sol. Je lisse mes doigts contre le dos des livres. L'anticipation de ceux qui restent à lire, le plaisir difficile de choisir soigneusement, presque péniblement, ceux à emprunter. Il y a quelque chose de précieux là-dedans, quelque chose de cérémonial qui me rend heureuse.
Parfois j'ai l'impression qu'en lisant je vis plus immédiatement, que les choses me parviennent sans les espèces de décélérations du quotidien, les moments de vide & d'ennui, d'attente, les poches de rien du tout. Parfois c'est le contraire, parfois je me dis que je m'englue dans des moments qui ne seront jamais à moi. Ces jours-ci je suis surtout heureuse de pouvoir lire sur des gens à qui j'aurai jamais besoin d'expliquer qui je suis ou d'où je viens ou qu'est-ce que je viens faire, moi, à vingt-cinq ans, dans une ville & un bureau & un appartement où je fais juste passer en coup de vent.
& la plupart du temps je sais pas, mais je lis quand même.
L'humidité de l'hiver se glisse sous les semelles minces de mes bottes & passe la journée à me chatouiller les pieds.
À l'heure du midi mes collègues de travail parlent d'homéopathie avec tout le sérieux du monde & moi je pense à Porcelaine, qui alignerait des tabarnarque de granos dans sa tête en essayant de ne pas s'étouffer avec son sandwich. (Ils se servent aussi de Cent ans de solitude & 1984 pour s'attaquer à la sur-conceptualisation dont est affligé notre pauvre monde, aussi, mais ça c'est une autre histoire.)
Quand je vais à la petite épicerie froide en dessous de chez moi, la seule ouverte un dimanche, je vois que la minuscule caissière asiatique, emmitouflée derrière son comptoir, parle joyeusement sur skype.
Le soir je mange de grands bols de soupe chaude en regardant des films, toutes sortes de films -- La Belle & la Bête de Cocteau, les films de Kubrick que j'avais jamais vus, 2001 : A Space Odyssey & Barry Lyndon, The Name of the Rose pour me rendre compte que Sean Connery a arrêté de vieillir il y a vingt-cinq ans. Ou bien je fais toutes les choses que je prends jamais la peine de faire à Québec, je vais à tout ce à quoi je peux aller, le festival de films coréens, la projection de documentaires polonais, une pièce en russe d'une troupe de théâtre lettone qui me fait pleurer dans le noir de la salle, les journées gratuites des musées & les expositions photo à la Médiathèque, les conférences grand public sur l'histoire de la médecine chinoise. Avec toi.
Parfois je me demande quand je serai rassasiée, quand j'aurai la certitude tranquille d'en avoir vécu assez.
& parfois je reste assise devant la fenêtre de ma chambre, avec l'impression splendide que ma vie bouge & bouge & bouge.
mardi 18 janvier 2011
À Toulouse l'hiver est surtout humide. Le matin je m'éveille & depuis mon coin du lit je vois que la fenêtre est enduite d'une buée chaude dans laquelle j'aurais envie de tremper un doigt pour te dessiner des volées d'oiseaux, me raconter une histoire, éclaircir un bout de paysage. À travers la dentelle de condensation je peux voir le rouge des tuiles qui ondulent sur les toits en pente, aussi le bleu qui se déroule au-dessus ; ce sont des couleurs à réchauffer le coeur. & puis sinon, il y a toi.
Ça fait six jours que je bois pas plus qu'une seule minuscule petite tasse de café noir par jour. Je sais pas comment je fais.
À l'endroit où je travaille il y a une cuisinette avec seize saveurs différentes de thé, j'ai compté, & un poster géant qui recense les plantes médicinales de la région. La première journée je suis arrivée cinq minutes en retard, complètement paniquée, pour me rendre compte que j'étais là avant tout le monde & que le bâtiment était encore verrouillé. Pour m'y rendre je remonte toute une série de rues dont je ne connais pas encore les noms mais que j'identifie autrement -- celle où les Maghrébins sifflent gazelle gazelle gazelle!, celle où un gros chat noir obèse essaie désespérément de se faufiler entre les barreaux d'une clôture pour venir se frotter contre ma main tendue, celle où le clochard aux gros chiens m'offre une cigarette, toujours, chaque matin depuis que je suis ici, je les roule moi-même pour pas choper rien, je te jure, tu sais pas ce que tu peux choper avec une cigarette que t'as pas roulée toi-même. Je m'en souviendrai.
Le midi je m'assois au soleil, en face de la fontaine du Grand Rond, & je lis La constellation du lynx, les joues tièdes mais les doigts froids. Je vois de petites hipsters Françaises, les collants picotés, la jupe jaune moutarde, les épaules frêles & les lunettes, est-ce qu'il faut vraiment un qualificatif pour les lunettes? Elles sont assises dans l'herbe & se prennent mutuellement en photo avec une Holga bleu ciel, font des regards flous pour l'objectif. Je presse mes écouteurs contre mes oreilles, comme si je voulais que David Bowie s'infiltre dans mes tympans, glisse dans ma gorge, s'installe dans mon estomac. Je vois deux enfants, un frère & une soeur, qui s'amusent à sauter entre les crottes de chien qui parsèment le trottoir. Je retourne travailler en laissant fondre un carré de chocolat au lait sur ma langue.
lundi 20 décembre 2010
Aujourd'hui je me suis levée & Porcelaine était déjà partie pour Montréal avec son copain américain. J'avais un dernier cours d'anglais à donner dans un dernier parc industriel en attendant pour la dernière fois un autobus sur le parcours le moins fiable du Réseau de transport de la capitale, mais sinon j'ai eu une journée comme un dimanche douillet de février -- trop de café le matin & du jus de pamplemousse en après-midi & une bière en parlant au téléphone, lentement, en espaçant mes phrases pour y glisser des gorgées. Une sieste sur le divan du salon avec René-Chat & tous ses ronronnements, dans les débuts de noirceur qui descendent sur quatre heures & quart. Du tricot devant de vieux épisodes de séries policières, exactement comme la petite grand-mère que je serai un jour, la laine verte un peu revêche qui laisse des filaments duveteux sur mes cuisses & les aiguilles de plastique qui s'accrochent aux doigts. & puis les livres, toujours les livres, qui font oublier les mauvaises journées & les doutes les plus laids, les peurs toutes croches qui me tiraillent parfois le coeur.
J'ai hâte à Noël, & j'ai hâte d'aller chercher un quelqu'un à l'aéroport le 26 décembre, le 26 décembre qui est dans six jours!, mais je suis bien dans la douceur de ce soir, dans la tranquillité si parfaitement immobile de ce soir, pas un bruit dans l'appartement d'au-dessus & pas un bruit dans le mien, seulement René qui ronfle le museau pressé contre les pattes de devant, seulement moi qui ai envie d'être sereine, & de lire de bons livres, & d'aimer de bonnes personnes, & de dire les choses exactement comme elles méritent d'être dites.
Je suis heureuse.
vendredi 17 décembre 2010
Depuis que le copain américain de Porcelaine est arrivé, il y a chaque jour un peu plus de bouteilles de vin aux trois-quarts vides qui s'étalent dans la cuisine. Ça a quelque chose de particulièrement réjouissant -- l'alcool en bonne compagnie, toujours, mais aussi le désordre joyeux, festif, bouillonnant! qui me remue le ventre.
J'ai vu une de mes classes de débutants pour la dernière fois hier midi, & comme les Russes ils m'ont donnée du chocolat, toute une tonne de chocolat, & comme les Russes ils ont écrit dans une grande carte de souhait, laborieusement, la syntaxe hésitante, que it is hard to learn us things, but you succeed all the same because you are a wonderful and joyful teacher.
Je lis deux livres en même temps & ils sont parfaits chacun à leur façon, parce que quand je suis tannée des histoires du coming-of-age d'une fille de dix-sept ans dans un château délabré de l'Angleterre des années trente, je peux lire Génome, & quand j'ai la tête surchargée d'ARN & d'ADN & de gènes égoïstes & de chromosomes, je peux lire I Capture the Castle. J'alterne entre les deux dans mes trop longs trajets en autobus, en gardant mes écouteurs sur mes oreilles même si je n'écoute pas de musique, & ça me donne l'impression de réussir, une bonne fois pour toutes, à créer entre le monde & moi un écran duveteux qui assourdit la vraie vie.
mercredi 15 décembre 2010
Souvent pour me calmer j'énumère les choses qui méritent d'être décrites correctement, posément : les avant-midis de décembre où le soleil faible est bas dans le ciel, la chaleur du premier café qui s'échappe de la tasse en volutes légères, l'odeur rassérénante de Porcelaine, un mélange de cigarettes & de shampoing à la menthe, qui s'attarde dans les coussins du divan. Ça aide.
J'ai commencé à écrire parce que j'aimais lire, parce que j'aimais tellement lire que je voulais m'incruster dans les livres & leur coquille friable de mots & de papier & de silences gonflés, pleins à craquer d'histoires. Aussi parce que je voulais, que je veux encore vivre dans un monde où, à défaut d'être intelligibles, les choses sont bien dites. Bien écrites. Je sais pas si c'est seulement moi, je sais pas si je suis toute seule là-dedans, mais moi c'est pas vrai que j'ai commencé à écrire parce que j'avais des choses à raconter, trompettes pompeuses & roulement de tambours. Les choses que j'ai racontées & que je raconte sont entièrement ordinaires. Personne n'en a besoin. Alors écrire pour moi c'est très égoïste, ça m'a toujours paru très égoïste, presque honteux, certainement présomptueux -- un espèce de t'es qui toi, tu te prends pour qui? qui lâche jamais. Je pense qu'il me manque l'arrogance de croire que j'ai quelque chose à ajouter. Je pense que je peux pas être (ark que j'aime pas le mot qui s'en vient) une artiste sans le mélange d'insolence & d'audace & de suffisance, juste un petit peu, la suffisance, qui me chamboule chez certaines personnes & que je pourrai jamais, jamais avoir. Je pense que c'est une des raisons pour lesquelles j'ai un peu de misère, ces temps-ci.
J'ai un peu de misère parce que j'ai renvoyé le manuscrit corrigé au monsieur qui est mon directeur littéraire, & j'ai angoissé à l'idée qu'entre mes trois emplois à temps partiel j'avais sûrement réussi à botcher la job solide, & j'ai reçu les maquettes pour la couverture du livre, & j'ai trouvé ça extraordinairement, incroyablement joli, & je me suis demandée quand est-ce que mes affaires arrêteraient de marcher, quand est-ce que tout se déconcrisserait en même temps. C'est une chose que je veux depuis très longtemps & je suis encore convaincue que je vais réussir à bloquer le processus par la force de, je sais pas, ma propre insignifiance.
& je dis ça, mais. Je fais crissement pas pitié.
Aussi : je pars en France à la mi-janvier, à Toulouse, parce que j'ai un contrat comme chargée de projet là-bas pour trois mois & demi. J'ai hâte. & j'ai pas dit à personne, dans les huit cent cinquante deux entrevues que j'ai eu à passer pour avoir le poste, que dans dix jours il y a quelqu'un qui arrive, de Toulouse, & que c'est quelqu'un que j'aime beaucoup, & que mi-janvier nous repartirons tous les deux pour la même ville, presque en même temps.