Tomber amoureuse comme on creuse un trou de mémoire, la drille contre la tempe gauche, les lèvres gercées autour d'un sourire, ma vie entière qui colle au palais comme un sucre à la crème, tiède & doucereux jusque dans le creux de l'estomac, trop, trop tiède, trop doucereux, ça me donnerait mal au coeur si j'avais pas déjà le coeur blindé contre les douleurs, enveloppé de bonnes choses fraîches qui lui font un gilet pare-balles, une armure en acier inoxydable, le plus grand des paratonnerres, mon coeur est un kamikaze qui explose dans le métro & ramasse lui-même chacun de ses petits morceaux. Tomber amoureuse comme on creuse un trou de mémoire, profondément, jusqu'à la moelle épinière, pour geler les vieux chagrins à la source & libérer l'espace qu'occuperont les prochains.
jeudi 10 juin 2010
mardi 25 mai 2010
Avec Juillet c'est ma première vraie rupture d'adulte, de grande personne raisonnable qui s'assoit sur le divan du salon & qui boit deux bières & qui explique ce qui a cloché, posément, ce qui a pas pu marché & ce qui s'est cassé, ce qui a arrêté d'être tout doucement, en catimini. Qui compose avec l'espèce de froideur qui flotte entre deux personnes qui se sont aimées, avec les toutes petites distances qui paraissent énormes, pleines à craquer de vide. Qui boit deux autres bières & qui discute d'autre chose, de voyages & de souveraineté, je sais même plus, de hockey sûrement, & qui est heureuse de lui parler sans se presser, en ponctuant nos phrases d'un rire doux qui me fait du bien.
Il me dit on va quand même au ciné-parc, crisse, au pire on fumera du hash au lieu de frencher, je t'appelle cette semaine & c'est triste mais seulement deux ou trois secondes, après ça passe.
Il y a beaucoup de chagrin là-dedans, mais aussi du soulagement. & aujourd'hui, particulièrement aujourd'hui, avec l'orage tout juste de l'autre côté de ma fenêtre & dix mille projets qui virevoltent dans ma tête, aujourd'hui j'ai l'impression que je porte pas trop d'erreurs. & que ce sera un bel été.
J'ai cinq livres qui m'attendent au comptoir des réservations de la bibliothèque Gabrielle-Roy. Lorsque je me présente pour les récupérer avec le plus grand sourire du monde, il y a la petite madame qui me dit toi tu sais que le salut passe par la littérature, hen? & à ce moment-là, juste à ce moment-là, je crois que je serais capable de fermer les yeux sur la couche épaisse de rouge à lèvres cerise qui coule jusque sur ses dents, vraiment je pourrais, je me pencherais au-dessus du comptoir & je l'embrasserais à pleine bouche.
dimanche 23 mai 2010
Finalement c'est Anna qui l'a retrouvé pour moi :
Abandonner n'est pas moins douloureux qu'être abandonnée. Seulement, l'abandon est un geste, un mouvement, une manière de voyager la douleur qui donne l'impression d'y échapper.Jennifer Tremblay, Tout ce qui brille
Je lis Douleur exquise comme je bois le premier café du matin, lentement, à petites gorgées, parce que c'est tellement brûlant que ça en décape la langue.
Je lis La découverte du monde tout le temps, partout, à grandes goulées, comme si j'avais peur que les mots disparaissent avant que j'aie le temps de tous les lire. Je lis dans mon lit, à trois heures du matin, quand je m'éveille avec une angoisse aussi grande que la chambre ; je lis dans le Parc Victoria, allongée sur une couverture verte que je tache de vin rouge, vin rouge préalablement transvidé dans une gourde aussi verte que la couverture ; je lis en gardant le combiné du téléphone coincé entre l'oreille & l'épaule, Vivaldi qui s'en échappe tandis que j'attends mon nom est Marie comment puis-je vous aider? ; je lis même quand j'aurais mieux à faire, même quand il faudrait que je lâche un peu les livres & que je rafistole ma vie.
Je lis Les nations obscures quand je suis fatiguée de toujours me replier dans ma tête & que j'ai besoin de me rappeler, une fois de temps en temps, que vraiment c'est pas la fin du monde.
mercredi 19 mai 2010
Depuis quelques jours j'essaie de retrouver un passage de Tout ce qui brille que j'avais recopié dans un cahier, ça parlait de quitter ou d'être quitté, comme quoi les deux sont difficiles mais qu'initier l'abandon c'est peut-être plus léger, je sais pas, une douleur moins massive parce que partir c'est un mouvement, ça déchire mais au moins ça ne donne pas l'impression de stagner.
Je suis pas certaine d'être d'accord.
J'habite dans l'appartement d'une amie qui est partie pour l'été, quatre mois en Équateur. Dans un coin du salon il y a un bébé aloès déjà géant que je vais sûrement assassiner par inadvertance d'ici fin juin ; juste en face il y a aussi une toute petite télé à oreilles de lapin, qui réussit de peine & de misère à capter un poste & demi. Le matin j'allume la radio & j'écoute la belle voix posée de Raymond Poirier à CKRL (Raymond! tu m'as manqué gros comme ça) en lavant la vaisselle du soir d'avant. Le carrelage est toujours froid sous mes pieds nus & je me traîne d'une pièce à l'autre en cherchant quoi lire, en cherchant exactement le livre qu'il me faudrait à ce moment-ci de ma vie. À l'aéroport de Francfort j'avais acheté un roman de Nick Hornby en me disant que peut-être ça me remonterait le moral, mais finalement c'est tellement fondamentalement réaliste que c'en est insoutenable, je suis pas capable de passer le cap des cinquante pages. J'ai une dégueulasserie de chagrin dans le fond de la gorge & je suis encore convaincue qu'il y a que les bons, que les très bons livres qui puissent me soulager ; j'arrive pas à décider si c'est incroyablement idéaliste ou horriblement pathétique.
Hier après-midi avec le copain américain de Porcelaine, à faire des dizaines & des dizaines de commerces pour lui trouver un travail au noir. Après quelques heures nous nous asseyons dans le Parc Victoria & il me dit avec son accent maladroit que tu sais Amélie, tout always turns out all right in the end. & moi je dis je sais, je sais mais the end just seems awfully far away.
dimanche 16 mai 2010
mardi 13 avril 2010
Presque soûle avec Porcelaine au Proekt OGI, à se dire qu’on devrait ouvrir un bar à Québec. À côté il y a de très petits Mexicains qui nous regardent en souriant, en face il y a deux Russes qui essaient maladroitement de pousser des bières dans notre direction, des nol piats Baltika 7, cheapette mais c’est de la bière gratuite, probablement pleines de roofies parce que Proekt OGI c’est comme ça, faussement grunge, alterno-alternatif sur les bords, mais vraiment c’est le même monde partout, Moscou, Moscou! On se dit qu’on ferait des mardis Gerry Boulet, est-ce que ça existe les gens qui n’aiment pas Gerry Boulet, & le Français à côté fait c’est qui ça, Gerry qui?.
Dans le taxi pour revenir je fais la conversation avec le chauffeur, il est Iranien, ici depuis huit ans, il y a des quantités astronomiques d’Iraniens à Moscou, il me demande si je suis bien payée, faut pas te faire exploiter ma petite fille, c’est vraiment ce qu’il me dit, ma petite fille, devotchka, & à la fin de la course il me dit ça fera deux cents roubles, deux cents roubles & ton numéro de téléphone? C’est la seule chose que Porcelaine comprend & elle en rit longtemps, longtemps, jusqu’à ce qu’on dépasse les gardes de sécurité endormis & le bâtiment lourd de sommeil, lourd de notre sommeil à nous, les bières dans l’estomac, les jambes molles d’avoir trop sauté dansé chanté, les joues rouges de toute la vie qui réussit à s’entortiller dans nos mots.
J'ai trouvé un vieil exemplaire de Bonheur d'occasion dans un des endroits où je travaille, une édition de 1947 en deux tomes, au papier revêche, très jauni. Je le lis debout dans le métro, comme tout le monde ici lit à l'heure de pointe, une main contre la porte & l'autre sous le livre. Ça me fait drôle de relire un roman que j'ai lu pour la dernière fois à quatorze ans, ça me fait drôle de penser qu'entre cet exemplaire-ci & celui de la bibliothèque de mes parents il y a dix ans, dix très petites & très infiniment longues années, ça me donne le tournis mais ça m'apaise, d'une certaine façon. Saint-Henri des années quarante, la guerre, je pense à mon grand-père -- & ça a quelque chose de doux de penser à lui dans un wagon de métro, à Moscou, les membres comprimés entre un bout de siège & des tas de corps inconnus, ça a quelque chose d'incroyablement tendre de me rappeler ses histoires & ses souvenirs, même très loin, même tout croche, comme ça, à l'heure de pointe moscovite, vers les dix-huit heures trois minutes.
Hier c'était l'anniversaire de la mise en orbite de Youri Gagarine. Parades sur Tverskaïa, cadets russes à tous les coins de rue -- officiellement c'est les cosmonautes qu'on célèbre, mais vraiment il n'y a que Youri pour attirer les foules. L'année prochaine ça fera cinquante ans, sa promenade dans l'espace, & je l'ai inscrit sur mon calendrier, une belle grande étoile rouge, parce que si j'avais à tapisser les murs de ma chambre du visage d'un seul homme, c'est sûrement, indubitablement, magistralement! Youri qui gagnerait. (Désolée, Buzz. Je t'aime quand même.)
mercredi 31 mars 2010
Je vais bien! C'est seulement que j'ai pas eu accès à internet depuis dimanche.
Je suis vraiment très désolée pour ceux & celles qui se sont inquiétés.
Quand j'habitais à Gasteiz, la trêve entre l'ETA & le gouvernement espagnol était brisée depuis un certain temps déjà & dans tout le Pays basque il y avait de ces petits attentats ponctuels, surtout des dommages matériels, ç'aurait presque été du vandalisme de haut niveau s'il y avait pas eu toute l'espèce de mystique terroriste en arrière-plan. Je me souviens d'explosions sur des sentiers de montagne déserts, en fin d'automne ; de commerces aux grandes vitrines fracassées ; d'histoires d'extorsion, beaucoup ; d'un meurtre, un seul, de l'autre côté de la frontière, un policier espagnol qui avait traversé en France & qui s'y était fait tiré par deux etarristes en fuite. Je me souviens qu'à l'aéroport de Madrid-Barajas il y avait des affiches partout, six visages très jeunes & très basques, les nez proéminents & les sourcils en accents circonflexes, toujours ces drôles de coupes de cheveux, je me souviens que j'avais eu des problèmes avec la sécurité, on avait presque manqué l'avion parce qu'un des gardes s'était convaincu que je ressemblais à une des deux filles de l'affiche. Deux heures à montrer mon passeport & à expliquer, dans un espagnol faussement laborieux, pourquoi j'avais décidé de m'installer à Gasteiz. Pourquoi pas quelque chose dans le Sud?, que le garde me demandait. Pouquoi pas la côte, pourquoi pas le soleil? Comme s'il m'en voulait de ne pas avoir décidé de finir ma vie sur la Costa del Sol avec les retraités britanniques.
Ce dont je me souviens le mieux, je crois, c'est le village où Shanti habitait, un village côtier de Guipuzkoa, quatre mille habitants & des troupeaux de moutons en banlieue. Je m'en souviens parce que Shanti y retournait presque toutes les fins de semaine & que souvent on l'accompagnait. Pour la mer, pour les montagnes, pour la famille incroyablement, involontairement pittoresque de Shanti. & puis un jour au bulletin de nouvelles régionales il y a le village qui est apparu, & une image d'explosion dans un petit commerce de la rue principale, & c'était l'ETA. Pas de blessés, seulement un trou dans la façade de l'édifice. & c'était un tout petit incident, même pas important, mais à ce moment-là je me suis dit, il y a une connaissance particulière de ces endroits brisés, même quand on ne les connaît que de vue. Comme une mémoire lourde. Comme un souvenir artificiel, aussi, parce que probable que je me rappellerais pas de ce commerce aujourd'hui si l'ETA l'avait pas fait sauter.
Loubianka c'est une des deux stations de métro de lundi, l'autre c'est Park Kultury mais Park Kultury j'y vais presque jamais. Loubianka c'est au centre des lignes, c'est au centre du centre de la ville. Près des quartiers généraux du FSB, près d'une très grande librairie, près d'un des endroits où je travaille. Quand on sort par la sortie que j'emprunte tout le temps, c'est gris & c'est laid & c'est bruyant & c'est la Moscou maussade qui déçoit tous les touristes. Maintenant ça deviendra, je sais pas, un endroit de recueillement. Un endroit tout plein de solennité craintive. Qui colore les mémoires, d'une certaine façon, & les alourdit.
samedi 27 mars 2010
Il y a Porcelaine qui cogne à ma porte les lendemains de veille, pour m'offrir un café Bailey's & des cernes encore plus impressionnants que les miens. Il y a tous mes vêtements imprégnés de fumée de cigarette, que j'étends chaque soir sur les radiateurs de la chambre pour essayer d'en extirper l'odeur. Il y a les patates au four, les meilleures patates du monde, fourrées au beurre & au fromage & au crabe, mangées très tard le soir, très tôt le matin, dans des kiosques à l'hygiène douteuse où les employées s'endorment sur leur petit banc dur entre deux clients. Il y a le premier métro de cinq heures & six minutes, à côté d'un Écossais de vingt ans qui me prête un écouteur pour que nous écoutions ensemble Don't Look Back In Anger, une seule fossette dans sa joue gauche, encore aussi ronde que celle d'un petit garçon. Il y a Kyoto & son enthousiasme débordant, irrépressible, pour La Lambada. Il y a trois bières & demie gratuites & le serveur qui s'appelle Aladdin, vraiment, & qui me dit toi aussi, toi aussi comme le film!. Il y a les journées passées à se recoucher, & à repasser dans ma tête toutes les choses que je veux pas oublier. Il y a Dickens, j'ai même pas encore terminé Dickens, il y a Dickens qui fait dire à Esther Summerson que I had never known before how short life really was, & into how small a space the mind could put it.
Cet été j'habiterai dans Saint-Roch, Saint-Roch de mon coeur, & en septembre je déménagerai chez Porcelaine, & dans notre appartement il y aura son horloge achetée au marché Novoslobodskaïa, cette horloge formidable où Medvedev & Poutine se regardent avec tout le sérieux présidentiel qu'ils possèdent, & nous l'accrocherons juste au-dessus du divan du salon, divan où Juillet viendra s'affaler contre moi, pour boire du café noir le matin & fumer des joints roulés serrés le soir, & dessiner des vagues de son doigt sur mes avant-bras, & écouter des chansons tristes sans s'attrister tout à fait, & construire des souvenirs, & s'embrasser quand on aura rien de mieux à faire, ce qui sera souvent, ce qui sera tout le temps, ce qui sera le plus près possible de toujours.
Parce que les tronçonneuses semblent être une constante dans ma vie, hier matin je me suis éveillée & tout de suite j'ai vu un homme qui en maniait une juste devant ma fenêtre. J'habite au cinquième étage, & c'était le réveil le plus horriblement désagréable & le plus ridiculement surprenant de toute ma vie.
lundi 22 mars 2010
Ce midi, tout juste en face de la sortie du métro Aéroport (près de où il n'y a jamais eu & n'y aura jamais d'aéroport), j'entends un bruit de tronçonneuse. Tellement fort que ça traverse tout le reste -- la musique trop forte dans mes oreilles, le bourdonnement de la foule de midi & quart qui fait claquer les grandes portes en bois de la station de métro, les voitures qui zigzaguent dans le trafic déjà agressif de fin de matinée. & c'est parce qu'il y a en effet un homme qui fait une démonstration de tronçonneuse, un homme installé sur un coin de trottoir & qui en vend, en fait, six ou sept tronçonneuses usagées reliées entre elles par de fragiles petits bouts de cordes, & un client potentiel qui s'attarde, l'air dubitatif. D'où la nécessaire démonstration de ladite tronçonneuse. Pour convaincre ledit client potentiel.
Juste quand je commence à me dire qu'il y a quelque chose à comprendre de Moscou, une certaine logique tronquée, bizarre & fantaisiste mais quand même existante, là, quelque part : bang! Des chain saws. En vente libre sur le trottoir.
(Des chain saws, cibole.)
Juillet me téléphone trop de bonne heure parce qu'il oublie qu'à Québec ils ont avancé l'heure & ici pas encore, ici seulement la semaine prochaine, Juillet me téléphone à six heures du matin pour me dire un jour là, on pourrait avoir comme un duplex à Limoilou, tsé, on habiterait au rez-de-chaussée & en haut on louerait, en arrière on pourrait avoir un jardin, on pourrait avoir un bac à compost!. & moi je dis oui Juillet, faudrait pas oublier le bac à compost.